MARGUERITE, le troll guidant le peuple

Elle ignore qu’elle chante atrocement mal, mais elle est si riche que la bonne société des années 1920 s’oblige à subir ses récitals : Xavier Giannoli renouvelle intelligemment son goût pour les usurpateurs grâce à Marguerite, héroïne tour à tour pathétique et drôle, une aberration née de l’hypocrisie des nantis, révolutionnaire malgré elle à force de leur casser les oreilles.

Le syndrome de l’imposteur, c’est ce qui est à l’œuvre dans tous les longs-métrages de Xavier Giannoli, à divers degrés. Il y a celui qui a peur d’être pris en faute (Duvauchelle qui trompe Smet dans Les corps impatients), le faussaire tellement convaincu par ses mensonges au point de mystifier son entourage (Cluzet dans A l’origine), le chanteur qui, puisqu’on ne peut être et avoir été, ne l’est plus vraiment (Depardieu, Quand j’étais chanteur), et l’anonyme devenu célèbre du jour au lendemain (Kad Merad, Superstar). Que des types attendant d’être démasqués. Marguerite est une femme, alors avec elle, c’est différent. Démasquée, elle l’est dès le début. Son maquillage, ses costumes et ses fanfreluches ne lui servent pas à tromper son monde, mais bien elle. Le cinéma de Giannolli trouve un regain d’inspiration dans cette inversion des termes. Marguerite Dumont adore l’opéra, elle chante atrocement mal et pourtant, on se garde bien de lui dire, on se presse même pour subir ses envolés lyriques, parce qu’elle est riche.

Où nous trouvons-nous, nous spectateurs, tout au long de ce grand dîner de cons d’un peu plus de deux ? Pas vraiment à table, avec les moqueurs hypocrites, ni derrière eux non plus, à les juger du haut de notre grandeur morale, ni aux côtés de la pauvre oie qui s’égosille naïvement sans se rendre compte de rien. Un peu partout à la fois et cette circulation permanente du regard, combinée à la tendresse naturelle inspirée par la naïveté de l’héroïne, constitue la principale réussite de Giannoli. Une réussite qui culmine en plus au moment le plus délicat à négocier, quand Marguerite monte enfin sur une véritable scène, et que se juxtaposent sans se pousser, le rire de la salle, notre empathie pour la victime inconsciente du désastre et la brusque montée d’amour du mari négligent (reconnaissons toutefois que l’insistance du film à marteler le parallèle entre la détresse conjugale de Marguerite, d’un côté, et le suicide social dans lequel l’entraîne son besoin d’attention, de l’autre, n’est pas ce qu’il y a de mieux dans Marguerite).

Si l’histoire se déroulait en 2015 et non pas en 1920, on parlerait de trolling (preuve que Marguerite est plus pertinent sur notre époque que ne l’était Superstar) : parce qu’elle a de l’argent et parce que son entourage est cupide, Marguerite se paie littéralement la tête des grands-bourgeois.

Un grand danger guette toujours les films qui mettent en scène un spectacle censé procurer deux réactions distinctes, l’une sur le public à l’intérieur du film, l’autre sur le public du film. Même Abdelatif Kechiche, pourtant pas le plus maladroit, finissait par se prendre les pieds dans le tapis avec Vénus noire. Il nous faisait traverser la barrière de protection que constituaient les spectateurs de la Vénus Hottentote, et hop, on se retrouvait alors tout misérable, ainsi privé de ce cordon sanitaire qui nous protégeait des projections racistes tout en nous permettant de garder un œil sur le corps avili. Il n’y a pas de malaise dans Marguerite, parce que les performances du personnage éponyme n’avilissent personne d’autre que ses auditeurs à l’intérieur du film. Si l’histoire se déroulait en 2015 et non pas en 1920, on parlerait de trolling (preuve que Marguerite est plus pertinent sur notre époque que ne l’était Superstar) : parce qu’elle a de l’argent et parce que son entourage est cupide, Marguerite se paie littéralement la tête des grands-bourgeois. Elle est leur bourreau ou leur boulet, rappelant à chaque récital qu’elle est là à cause de leurs mensonges, de leur couardise à prononcer ces trois petits mots : « vous chantez mal ». Elle leur fait mal, de toutes les manières possibles.

C’est pour cela qu’un poète provocateur et son ami journaliste lui font chanter – donc massacrer – la Marseillaise, au point de déclencher une bagarre. Marguerite est révolutionnaire, comme Monsieur Jourdain fait des rimes : sans le savoir. Avec Les corps impatients, Giannoli avait eu suffisamment de conscience sociale pour ôter le mélodrame de la bouche des nantis et le donner aux moins favorisés : les pauvres avaient le droit d’éprouver des souffrances d’ordinaire dévolues aux riches, après tout ! Le cloisonnement social inhérent à la grande demeure de Marguerite, en plus de confondre vie privée et vie d’artiste – les bourgeois sur scène, les employés en coulisses, que l’on soit à l’opéra ou à la maison, en public ou en privé – vibre lui aussi, à coup de fausses notes. Alors que les nantis restent dans la lâcheté et l’évitement, les modestes restent, avec des boules Quiès dans les oreilles (pas d’angélisme toutefois, la personnalité trouble et ambitieuse du majordome est là pour nous le rappeler). Dans le film, vous n’entendrez pas plus belle Marseillaise que le chant atroce de Marguerite, cette sirène capable dont la voix fait indirectement tomber en panne les belles automobiles et chasse les privilèges. Au moins le temps d’une chanson. C’est un comble de voir une si mauvaise chanteuse rendre un tel hommage à son art.

MARGUERITE (France, 2015), un film de Xavier Giannoli, avec Catherine Frot, André Marcon, Michel Fau, Christa Théret, Denis Mpunga… Durée : 127 minutes. Sortie en France le 16 septembre 2015.