COMPUTER CHESS : Kubrick es-tu là ?

A l’orée des années 80, des programmeurs informatique se réunissent pour participer à un tournoi d’échecs. C’est désormais la machine qui dicte la stratégie à adopter, le geste à faire. Une entrée dans l’ère digitale hantée par le spectre de Kubrick. Hilarant et brillant.  

Intelligence artificielle et années 80 : avant même de voir Computer Chess, on se dit que le passage à l’ère informatique évoqué par Bujalski devra bien quelque chose à Wargames. Chez Badham, un jeune hacker interprété par Mathew Broderick pirate le réseau informatique de l’armée et manque de déclencher la troisième guerre mondiale. Internet semble déjà là, sous une forme encore archaïque. Mark Zuckerberg n’est pas loin non plus. Le « whiz kid » David Lightman entre en contact avec un avatar du HAL de 2001, l’odyssée de l’espace, un HALvatar.

WARGAMES de John Badham

Bricolées, reconstituées avec l’aide des internautes via le site de crowfunding Usa Projects, les années 80 de Computer Chess pourraient être vues depuis l’écran d’ordinateur de Lightman : police d’époque pour informer le spectateur de l’évolution du tournoi, noir et blanc de la première télévision, format 4:3, image de VHS usée. Rien d’affecté ou d’artificiel, plutôt un rapport organique entre la forme et le sujet. Si Computer Chess s’ouvre comme un méta-film tourné en caméra subjective, Bujalski délaisse vite ce procédé pour une mise en scène plus premier degré.

Ce qu’il y a de commun avec le film de Badham, c’est moins la nerditude que la hantise du cinéma de Kubrick. Son fantôme est partout : dans le jeu d’échecs comme passe-temps favori du cinéaste et ancêtre du wargame vidéoludique, dans les couloirs déserts de l’hôtel où se déroulent, en parallèle de la convention, d’hilarantes séances de thérapie collective (voir la scène où un couple d’illuminés propose à un jeune programmateur de faire une partie à trois). Le spectre de Kubrick est dans cette échographie obstétricale apparue sur un écran comme par magie, qui serait la version suédée du fœtus flottant dans le cosmos à la fin de 2001. Il est encore dans l’oeil grand ouvert et voyeuriste de la machine qui observe un élève et son maître sur le point de perdre la partie (le dernier mouvement de 2001 n’est après tout qu’une histoire d’œil). Ultime exemple : une certaine chambre 217 dans laquelle échoue le personnage le plus loufoque de Computer Chess, un certain Michael Papageorge. La chambre 217 est d’abord la pièce maléfique du Shining de Stephen King. Elle deviendra la fameuse « Room 237 » du documentaire de Rodney Ascher – à la demande des propriétaires de l’hôtel, Kubrick change le numéro. Il ne faut pas effrayer la clientèle.

La forme oculaire du Discovery

La forme oculaire du Discovery

Computer Chess pourrait aussi un être un nouveau Docteur Folamour, une farce de fin du monde dans laquelle on aurait remplacé les officiers par des nerds, la guerre froide par une guerre mentale, purement intérieure, entre l’homme et sa dépendance à la machine. “Make a move on your own” se disent les joueurs qui font avancer leurs pièces sans faire appel à un deuxième cerveau. Comme si désormais ça n’allait plus de soi. Quand vient le moment de tirer sa révérence, un informaticien enroule le long câble qui pendouille de son unité centrale, un peu comme ces soldats du cinéma américain qui remettent leurs viscères en place avant de mourir sur le champ de bataille. Et si la troisième guerre mondiale avait eu lieu ?

Computer Chess (Etats-Unis, 2013), un film de Andrew Bujalski, avec Kriss Schludermann, Tom Fletcher, Wiley Wiggins. Durée : 92 min. Sortie en France : 9 avril 2014.