ANATOMIE D’UNE CHUTE : choisir d’y croire

Rejouer le réel est décidément un thème majeur de la compétition cannoise de cette année, puisqu’après Les filles d’Olfa et May December c’est au tour d’Anatomie d’une chute, via le biais du film de procès – comme l’annonce la référence au titre original du classique d’Otto Preminger Autopsie d’un meurtre, avec le signifiant pas de côté de la bascule du meurtre vers la chute, plus ambiguë. On ne sait pas s’il y a eu meurtre dans le hors champ de la scène d’ouverture, ou plutôt on ne sait pas s’il n’y a pas eu meurtre ; l’accident ou le suicide ne sont pas suffisamment établis pour éviter une enquête sur l’épouse du défunt menant à son procès, dont les audiences occupent l’essentiel du récit. Si le film est à tous points de vue solide, et s’appuie sur un savoir-faire évident (avec au centre de tout cela la performance remarquable de Sandra Hüller), le résultat du jeu cérébral mis en place par Justine Triet reste en deçà de ses hautes ambitions.

La première raison est à chercher du côté du point de vue, qui reste trop cohérent d’un bout à l’autre et n’insuffle jamais de trouble véritable dans le déroulé du procès. L’avocat général, seul porteur de la contradiction, arrive trop tard et en étant immédiatement confiné à un rôle de méchant agressif (aux attaques toujours rapidement parées), qui a finalement pour effet de renforcer notre adhésion au tandem formé par l’accusée et son avocat, auxquels nous sommes attachés depuis le début. L’ambiguïté quant à la possibilité d’un dénouement autre que celui qui finit par advenir ne se ressent de fait jamais vraiment. De plus, le film de procès pris sous l’angle de sa mécanique pure pêche également par endroits, par exemple l’irruption en toute fin de parcours d’un témoignage providentiel trop parfait, tant dans sa propension à clore les débats que dans sa faculté à expliciter les failles de l’institution judiciaire et à leur faire la leçon sur la façon de juger les gens.

En l’absence de certitudes, il n’y a d’autre choix que de se décider à croire en un récit ou un autre

Dès lors, le fil à tirer pourrait être justement celui d’un film renversant la table, et faisant le procès de la société, prompte à attaquer les femmes trop fortes, émancipées, sûres d’elles comme l’est l’héroïne – les femmes gênantes, vues comme castratrices. Cette idée est indubitablement présente (le personnage de l’avocat général, l’insistance sur la répartition des rôles entre l’accusée et son défunt mari) mais elle reste en suspension dans l’air du récit, sans se concrétiser car Triet « s’en tient aux faits », comme elle le fait dire à ses personnages, et surtout aux faits relevant de l’intime, disséquant le couple plutôt que la société. Sur ce thème balisé des dynamiques internes à la relation entre deux êtres, qui s’associent mais restent uniques et indépendants, le précédent film de la cinéaste, Sibyl, était bien plus riche et surprenant. Ici, la forme sérielle imposée par la trame du procès fait traiter chaque élément (témoignage, pièce à conviction), chaque épisode à la suite les uns des autres, comme autant de blocs ouverts d’un coup puis refermés aussi sec autour d’un ‘grand sujet’ – la charge mentale, la porosité entre littérature et vie privée, etc.

En définitive, Anatomie d’une chute est à l’image de son personnage à la fois le plus intense et le plus fabriqué : le fils du couple, âgé de onze ans et malvoyant. Malgré – ou plutôt à cause de – cela, c’est vers son regard que le film converge peu à peu, et c’est à lui que revient la morale de l’histoire. En l’absence de certitudes, il n’y a d’autre choix que de se décider à croire en un récit ou un autre. L’épisode final de la série The Leftovers le disait en atteignant un tout autre niveau d’émotion et de profondeur.

ANATOMIE D’UNE CHUTE (France, 2023), un film de Justine Triet, avec Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner. Durée : 150 minutes. Sortie en France le 23 août 2023.