LES FILLES D’OLFA : la thérapie par le cinéma

La cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania (Le Challat de Tunis) ambitionne de revisiter le destin tragique d’une famille majoritairement féminine (les hommes ne sont que de passage, et pour le pire, dans l’histoire d’Olfa et ses quatre filles) de son pays, par le biais d’un dispositif documentaire à double fond. Il s’agit tout à la fois de témoigner de ce qui a eu lieu, par la parole et le rejeu de certaines scènes, et d’enregistrer la fabrication même de ces scènes – le making-of du film devient partie intégrante du film, pour le meilleur et le moins bon.

Le meilleur, ce sont la vérité crue et la parole désinhibée qui surgissent lors des échanges préparatoires en amont des scènes ou en réaction à celles-ci, d’autant plus impressionnantes au vu des sujets traités et des tabous brisés, intimes (les violences et haines intrafamiliales) ou généraux – la confiscation et l’invisibilisation du corps féminin, sans même parler du rapport à la sexualité, dans un pays encore très conservateur et religieux. Cette famille, dont rien ne nous permet de penser qu’elle serait hors du commun, a traversé au fil des jougs successifs (celui de Ben Ali, puis après la révolution celui des intégristes) une quantité de traumatismes vertigineuse ; et le hors champ du film est donc concrètement qu’un abîme sans fond de violences sexuelles et de violences tout court gît sous nos pieds, inconnu et impuni.

Le hors champ du film est qu’un abîme sans fond de violences sexuelles et de violences tout court gît sous nos pieds, inconnu et impuni

Ce que Ben Hania propose à ses sujets-actrices est un processus d’exorcisme de ce réel, et de reprise de contrôle sur son vécu – sans manichéisme aucun, car chacun.e sera à son tour victime ou bourreau. Les facilités sont plus à trouver du côté de la forme, en particulier en ouverture et en clôture où le film glisse le plus dans ses moins bons côtés. La réalisatrice ne lésine pas sur les violons et autres plans à la mise en scène de confessionnal, ficelles de téléréalité qui donnent l’impression d’une possible convoitise de sa part pour les larmes que l’on ne peut retenir et les confidences scandaleuses. Au terme du récit, ce sont des images d’archives de reportages télévisés qui prennent soudainement une place considérable. En s’appuyant fortement sur elles pour clore sa narration, Ben Hania prend le risque de rendre secondaire et accessoire tout le travail de cinéma accompli auparavant ; d’en faire une parenthèse pouvant se refermer face au poids du réel, plutôt qu’une ouverture à l’effet persistant sur ce dernier.

LES FILLES D’OLFA (Tunisie-France, 2023), un film de Kaouther Ben Hania. Durée : 110 minutes. Sortie en France le 5 juillet 2023.