MAN IN BLACK : espace vide, mémoire pleine

Au Théâtre des Bouffes-du-Nord, Wang Bing filme le compositeur Wang Xilin. A nu, à vif, il n’a que sa peau et ses souvenirs. Une rencontre étourdissante.

 

Man in Black prend au mot le dramaturge Peter Brook, disparu en 2022, en ayant jeté son dévolu sur « ses » Bouffes-du-Nord, lui qui débutait son essai culte L’espace vide en ces termes : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène nue. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. »

Dans l’œuvre de Wang Bing, ce film minimaliste, très court (1h pile), proche du théâtre (brookien) filmé donc, est une proposition à-part qui, s’il faut la rattacher à ses créations passées, se situe au confluent de L’homme sans nom (2009), portrait d’un solitaire, déambulation colle-au-corps, et de ses films qui décrivent le quotidien des « camps de rééducation » instaurés par le régime de Mao au début des années 1960, comptons-en trois : Fengming (2007), Le fossé (2010) et Les âmes mortes (2018).

Suivre un homme, un seul, ses gestes, répétés, c’était donc L’homme sans nom, mais avec ici en miroir Wang Xilin, nu, muet, qui mime les violences subies par un artiste face au régime. Et un corps qui se traîne, vers des galeries inhospitalières, que ce soient celles des habitats troglodytes de L’homme sans nom ou de Le fossé, parce que ces images font aujourd’hui écho aux sombres arcades de ces Bouffes dévorantes dans lesquelles s’enfonce régulièrement Wang Xilin, c’est une nouvelle épissure de son œuvre.

 

Dans un second temps, Wang Xilin se pose et se met à parler, mémoire vive, débit alerte : il évoque tangiblement cette fois la Révolution culturelle, les intimidations, les brimades, la folie et la mort qui frappent ses proches, des larmes et de la colère, et c’est donc en cela que l’entretien raccroche avec les confessions au long cours et face-caméra de Fengming et de Les âmes mortes.
Un interrupteur appuyé dans le premier, un rideau tiré dans le second, à ces altérations de l’image répond celle du son dans Man in Black, un curseur à pousser ou non, puisque les symphonies composées par Wang Xilin recouvrent occasionnellement sa voix ; comme si le compositeur était à nouveau réduit au silence, certes par le régime, mais surtout par son propre travail, Wang Bing illustrant cette mécanique insidieuse et révoltante consistant à persuader un esprit libre et créatif qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, que sa volonté d’exercer librement et de discourir sur les affres de son monde à travers son art sont les raisons-mêmes de la souffrance qui l’accablent en retour.

 

Cette dissociation, ici entre images et sons, trouve une autre forme d’expression lors du final, somptueux, dans lequel Wang Xilin s’engouffre une nouvelle fois dans les méandres du théâtre, avant qu’un panoramique du cinéaste s’attardant sur les sièges vides des balcons ne s’achève sur sa silhouette, l’artiste étant finalement assis là, nous observant fixement, ou s’observant fixement, dédoublement ultime, l’homme face à l’homme, l’homme face à l’artiste, renvoyés dos à dos toute sa vie, aujourd’hui Wang Xilin paraît pouvoir briguer le face-à-face.

 

MAN IN BLACK (France, États-Unis, Royaume-Uni, 2022), un film de Wang Bing, avec Wang Xilin. Durée : 1h. Sortie en France non déterminée.