MAY DECEMBER : la manipulation par le cinéma

Dans une conjonction d’idées étonnante, le nouveau film de Todd Haynes – son premier de fiction depuis Dark Waters en 2019 – se déploie autour d’une idée similaire à celle des Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, présenté la veille dans la même compétition cannoise : venir, pour les besoins de la réalisation d’un film de cinéma, étudier une histoire familiale dramatique et disséquer la psyché de ceux qui l’ont vécue. De cette matière, Haynes et Ben Hania font un usage opposé – documentaire et à visée curative pour cette dernière, fictionnel et dévastateur pour le premier puisque l’irruption du cinéma souffle sur les braises de tous les conflits larvés.

L’histoire que Todd Haynes raconte est celle de deux femmes. Gracie (Julianne Moore) est en couple avec un homme de vingt-cinq ans son cadet, et elle a fait de la prison pour cela car il avait treize ans au début de leur relation. Elizabeth (Natalie Portman) est une actrice qui vient s’imprégner du réel de la vie de famille de Gracie, en vue de son prochain film qui racontera le scandale d’alors. Cet empilement de strates narratives et dramatiques est tellement tiré par les cheveux (surtout qu’il se passe, « évidemment », quantité de choses hors du commun dans la famille de Grace précisément la semaine de la visite d’Elizabeth) que l’un des seconds rôles mettra les pieds dans le plat à ce propos – « je suis la seule à trouver qu’elle n’a rien à faire là ? ». Les voies narratives potentielles et les drames en puissance bourgeonnent de partout dans May December. On regrette souvent que des sujets soient étirés sous la forme de série alors qu’il n’y a la matière que pour la durée d’un film ; on est ici face à l’exact opposé, un film qui renferme de quoi remplir plusieurs épisodes et laisse tout cela en chantier, ne s’extrayant jamais de son carcan d’artificialité.

Le trio Haynes-Portman-Moore fait de ce matériau un champ d’improvisation, et leurs talents conjugués peuvent faire des merveilles à partir de n’importe quelle étincelle

May December contient plusieurs très belles scènes, comme si le trio Haynes-Portman-Moore avait fait de ce matériau un champ d’improvisation, et parce que leurs talents conjugués peuvent faire des merveilles à partir de n’importe quelle étincelle. Il y a la première rencontre entre Elizabeth et le fils que Gracie a eu d’un premier mariage (et qui est aussi âgé que son nouveau mari), une troublante scène de maquillage en plan-séquence (où la filiation avec Persona d’Ingmar Bergman se fait le plus nettement sentir), et deux longues séquences tournant autour du sexe, explorant intelligemment les questions du désir – dans une conversation entre Elizabeth et des élèves de lycée, sur le métier d’acteur – et du pouvoir – la mise en pratique des paroles d’Elizabeth, lorsqu’elle séduit un autre personnage.

Si le sujet du sexe est le mieux exploité dans le film, il est aussi en fin de compte celui qui le fait trébucher. Le scénario fait le choix de réduire ces deux héroïnes à une unique dimension, non seulement moins intéressante que les multiples possibilités ouvertes en cours de route, mais de plus teintée de misogynie. Alors que tout les oppose par ailleurs, dans leurs personnalités et leurs parcours de vie, Elizabeth et Gracie se rejoignent in fine dans l’utilisation de talents d’actrice et de charmeuse dans un même but manipulateur, afin d’obtenir ce qu’elles veulent en exploitant les faiblesses d’autrui. Dire que les deux femmes principales du film se comportent ainsi, c’est laisser entendre que toutes les femmes sont réductibles à ce mauvais cliché de femme fatale.

MAY DECEMBER (Etats-Unis, 2023), un film de Todd Haynes, avec Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton. Durée : 113 minutes. Sortie en France indéterminée.