Envoyée spéciale à…. CINEMED 2022 : Vues subjectives

Une édition marquée par la controverse liée à la présence d’Abdellatif Kechiche mais, fort heureusement, aussi par sa sélection de films, certes inégale, mais liés en profondeur : des histoires empreintes de désillusion, des rêves aux visages de cauchemar.

 

Avant de découvrir cette sélection 2022, on ne peut passer sous silence la présence d’Abdellatif Kechiche à Montpellier en tant qu’invité d’honneur. Le 28 octobre, alors que le réalisateur donne une masterclass dans le hall du Corum, des militantes féministes cherchent à investir les lieux. Les portes sont fermées en conséquence. Certaines militantes réussissent à entrer dans la salle et tentent de prendre la parole ; ce que Kechiche aurait apparemment acceptée, mais que le public a refusé et hué. Cette contestation et les interventions de ces femmes n’ont été relayées que par le public sur place ou par des personnes extérieures au festival, via les réseaux sociaux. Le fait que le public n’ait pas bien accueilli ces protestations dénote potentiellement une banalisation voire une certaine acceptation des violences sexistes et/ou sexuelles au sein de l’industrie cinématographique. Qui couvre le festival ne peut éluder ces questions, et peut même exprimer son regret d’un manque de conscientisation de l’événement du côté de l’organisation. A titre personnel, malgré toute l’affection que je porte à cette équipe depuis des années, je regrette que l’invitation d’Abdellatif Kechiche n’ait pas été questionnée plus avant au sein d’un festival aussi prestigieux et reconnu que l’est Cinemed à mes yeux.

Ceci étant dit, cette édition a été surprenante à tous points de vue, riche en mouvements, en opinions et en choix décalés, surprenants ; nous en voulons pour preuve le palmarès final, sur lequel nous reviendrons en détail. Le jury a prôné la notion de subjectivité lors de la cérémonie, et l’on peut en effet saluer une façon très personnelle d’aborder les films. A l’image des personnages au cœur de la sélection. Car ce sont eux qui ont donné le ton, s’empêtrant dans un rapport au réel faussé, réimaginé. Rendus malades par leurs obsessions, par leurs intentions, se composent alors autour d’eux des histoires imprégnées de désillusion, des rêves aux visages de cauchemar.

 

C’est tout le sujet de Abdelhino de Hicham Ayouch, qui s’attache à un état particulier de certains fans d’artistes, le fait d’être « delulu » pour « delusional », développer des idées délirantes eu égard une célébrité aimée. Le film suit Abdel à Marrakech, jeune homme a priori défini par son travail administratif et son quotidien routinier, vie néanmoins douce de par son amour pour l’héroïne d’une télénovela brésilienne, qu’il pense être sa fiancée. Il s’agit là du personnage et non de l’actrice qui joue dans la série. Ayouch se joue ainsi des frontières diégétiques. Par un événement magique, Abdelhino arrive à communiquer avec l’héroïne, l’intégrant à sa vie et à ses questionnements. Quand la ville est prise d’assaut par un prédicateur star, le mode de vie du héros se confronte subitement à un extrémisme sournois et sombre. Le réalisateur y déploie ici une critique efficace de la montée d’un islamisme violent, sans vie et sans joie ; à travers des références culturelles modernes, une mise en spectacle de la prédication et une caméra empreinte de souplesse. Ayouch propose une agréable comédie politique et qui ne laisse aucun doute sur son propre sentiment concernant les extrémistes et les chefs de file auto-proclamés. Cependant, le spectateur peut se demander si ses armes, celles du risible, du comique, de la légèreté, parviennent à nous transporter au cœur du sujet profond du film. L’accueil du public a été particulièrement positif de prime abord, mais cette question demeure : le message du film peut-il se frayer un chemin jusqu’à nous, et notre conscience ? Dans un élan d’espoir, Ayouch fait le choix d’une conclusion où l’on se complait dans la désillusion, où la frontière entre réel et fiction n’arrive pas à se dessiner. On reste sur un sentiment ambivalent, ne pouvant pleinement saisir si l’imagination est véritablement une bonne chose en soi. Les personnages s’entraident, l’amour nous emporte, mais tout ceci ne se vit qu’au travers des images et en surimpression de la réalité. Ainsi, le discours ne s’efface-t-il pas au-delà du film, tournant en cercle vicieux ? Nous vivons bien dans l’imaginaire, et le bonheur ne se trouve que là-bas.



A l’instar de cet exercice presque réussi, La Stranezza de Roberto Andò travaille aussi l’imaginaire, s’emparant de l’histoire de Luigi Pirandello lors de son écriture de Six personnages en quête d’auteur. Pirandello, invité à enterrer sa nourrice et à rencontrer le maire de la ville sicilienne où il a grandi, fait la connaissance de deux croque-morts, théâtreux amateurs, qui montent une pièce de leur cru. Le dramaturge, en plein syndrome de la page blanche, décide de rester quelques jours de plus pour suivre le travail de ces amateurs. Là aussi, nous oscillons en permanence entre ce qu’on nous donne à voir et à entendre, et ce que nous retiendrons de ces images. Le temps semble étiré, comme en suspens en attendant que l’auteur retrouve la flamme créative. Avec un casting jouant de cette ambiguïté entre comédie et tragédie, la trajectoire de Pirandello est l’essence même du film. Il cherche le théâtre dans la vie, il est dans un espace de création, il dit même être emprisonné dans la folie de sa femme. Roberto Andò, le réalisateur, lui se place sur un tout autre registre, il joue sur les limites, les espaces d’ombre. L’image est sublime, le propos envoûtant, les acteurs enthousiasmants. Il manque peut-être une pointe de génie, d’originalité, mais le film est incontestablement maîtrisé. Dans l’ensemble, on ne peut que lui reconnaître une capacité à parler habilement de création, de ce no man’s land spirituel au sein duquel écrire et vivre deviennent des efforts pour le créateur.

Dès les premières séquences de Tant que le soleil frappe de Philippe Petit, on est saisi par la difficulté à créer, à produire et à réaliser, quel que soit le milieu dans lequel on se trouve. Le réalisateur met en perspective les obstacles financiers et politiques de son héros architecte-paysagiste avec ses propres problématiques de réalisation. Cet élément reste essentiel et porte le film dans ce qu’il souhaite accomplir et exprimer : comment créer face aux autorités, à la machine diplomatique, aux enjeux financiers, aux logiques politiques. Mais le résultat est loin de convaincre. L’acteur Swann Arlaud porte le film de bout en bout, mais le réalisateur n’arrive pas à dessiner son intention première au travers des images, du temps, des personnages. Grâce au jeu subtil du comédien, on entrevoit l’image d’un homme dur, perdu, qui n’est plus à l’écoute des autres, enfermé dans son rêve. Le film nous fait toujours revenir à ces rêves trop éloignés, qui n’ont plus de sens face à la réalité. Mais d’un film sur l’architecture, nous voudrions voir plus de ville, plus de construction, plus d’espace. Or, tout est centré sur un petit terrain au centre de Marseille, pour lequel le héros aspire à de grandes choses. Seulement ici, la réalisation n’arrive pas à poser un regard sur l’espace et le social, comment tout cela se répond, ce que ça veut dire de construire, d’aménager. En voulant faire un film politique, Philippe Petit oublie de filmer l’humain et la réalité, le lieu et ses habitants. Nous comprenons son intention, l’essence de son film mais pas la réalisation du désir, se limitant à l’ébauche de son sujet. Une difficulté que la plupart des films de la compétition partage, malheureusement.



Plus étrange, le film de Maha Haj, Fièvre méditerranéenne, surprend dès le début par son ton singulier, à la lisière de la comédie. On reconnaît chez la réalisatrice cet effet typique de films récents réalisés en Israël autant qu’en Palestine : un humour planant au-dessus de la gravité, comme pour rappeler que la guerre est toujours là, mais que personnages et histoires y naissent toujours néanmoins. La télévision, souvent présente à l’arrière-plan, parle de bombes et d’attentats… Pendant ses trente premières minutes, le film convainc pleinement : on suit un personnage principal esseulé, déprimé, qui cherche une nouvelle activité et se prend de passion pour son voisin, vague mafieux, dont il aimerait raconter l’histoire. Haifa y a presque la même allure que Recife dans Aquarius (Kleber Mendonça Filho, 2016), ces villes où la nostalgie et les espaces sont comme en suspens, dans une douceur lancinante. Tout y est en attente, à l’image de ce conflit permanent et de ce héros en quête d’histoire. Presque en résonance avec le film sur Pirandello, l’interrogation se répète : qu’est-ce que créer, et où peut-on voir l’ironie, la magie du monde ? Fièvre méditerranéenne est toutefois un film plus sombre, sous couvert d’une ambiance parfois comique. Tout y apparaît plus dur, plus implacable sous la caméra de Haj, qui dessine un désespoir face au perpétuel recommencement. Elle se place avec délicatesse auprès de ses personnages, ne les jugeant pas mais ne les rendant pas plus aimables qu’ils ne le sont. On y voit la patte d’une femme réalisatrice, qui estime les questionnements masculins comme presque trop simples. Sans dénoncer, elle pointe avec intelligence les enjeux de son histoire. On ne ressort pas complètement conquis·es par le film mais l’urgence est manifeste, et l’exercice violence démontrée. A nous de la lire et de nous emparer.

 

Au terme de la cérémonie de clôture du festival, c’est Ashkal de Youssef Chebbi qui a reçu l’Antigone d’or. Lors de son discours, au nom du reste du jury, la coprésidente Rachida Brakni a tenu à saluer les qualités du film : une critique acerbe de la société tunisienne, un questionnement sur l’historique policier lors des Années Noires, le portrait aiguisé d’un paysage social et urbain en détresse, et l’histoire d’une femme seule contre tous. On peut dire tout cela d’Ashkal, en se fondant sur le synopsis et en s’appuyant sur le dossier de presse. Fatma, policière, découvre avec effroi les restes calcinés d’un corps dans un projet architectural abandonné de Tunis. Dans sa quête de vérité, elle fait face à l’ingérence des autorités, à un fonctionnement presque mafieux et l’absence de remise en question de ses concitoyens. En effet, il y a tout cela dans la promesse du film. Tout cela, en substance. Il faut en avoir été notifié, il vous qu’on vous l’ait expliqué au préalable, car ces thématiques sont en réalité tout juste effleurées. On ne comprend pas toujours, ou si peu, ce qui se passe, et la résolution n’a ni l’attrait poétique ni la force informative que lui a concédée le jury. L’engouement aura donc de quoi surprendre celles et ceux qui, comme moi, trouvent le film inachevé. Peut-être que l’ascétisme formel des images accroche suffisamment le regard pour nous hypnotiser, et pour dès lors nous abreuver plus facilement d’un discours imperceptible. Les intentions sont là : parler de corruption, filmer les chantiers de tours de béton, imaginer une folle légende urbaine d’hommes et de femmes qui s’embrasent. Mais le tissage unissant chacun de ces fils n’apparaît pas à l’écran. Les séquences se succèdent mais ne se font pas écho : nous passons d’un sujet au suivant sans que le premier n’ait vraiment résonné. Et je parle bien d’entendre de ce que l’on nous raconte, de le saisir. Nous restons à l’extérieur de cette histoire que l’on tenait tant à nous raconter. Avec une proposition esthétique faisant le choix du contemplatif, le film est silencieux, les plans sont fixes et les mouvements de caméra souples. Le temps semble s’arrêter, description d’une société muette. Puis l’on nous plonge face à de nouveaux personnages, au sein d’une enquête policière, et tout change à nouveau, avec l’irruption de ces embrasements fous. Ce qu’Ashkal tente de raconter, c’est une image funeste, celle d’un feu qui s’empare des hommes et des femmes tel la malédiction des martyrs tunisiens. Mais nous ne restons que trop loin de cette brûlure. A force d’entreprendre le sujet par un procédé trop allégorique, le réel nous échappe. À distance de ces belles images, de cette histoire, la forme n’est que fumée, nous cachant le récit véritable que Chebbi souhaite raconter.

Surprise donc au terme de cette édition, qui voit Ashkal dominer le palmarès et les autres films peiner à dessiner l’absurdité et la folie au travers de leurs personnages en quête d’amour et de liberté expiatrice. A l’image de ce jury quelque peu emporté, mais aussi de la visite de Kechiche, la programmation est à l’image de la production cinématographique après presque trois ans de pandémie : un sentiment mitigé, et une ambition encore un peu en retrait de sa vaillante détermination à faire entendre d’autres voix. Cinemed semble se relever doucement de ces dernières années, se réveillant malgré lui d’une torpeur tiède qui, contrairement à son habitude, ne réchauffe pas autant les cœurs. A l’année prochaine, pour un soleil qui tape et enflamme plus !

 

La 44ème édition du festival Cinemed s’est déroulée à Montpellier du 21 au 29 Octobre 2022.