DOMINGO ET LA BRUME : tropique amer

Au cœur du Costa Rica, la forêt tropicale où vit Domingo est froide et humide – tout le monde y porte en permanence un ciré ou un pull, aux antipodes de l’image de carte postale des tropiques. Cette ambiance sépulcrale, qui se manifeste de manière puissante et envoûtante à l’écran, étend son emprise à l’âme des êtres qui occupent les lieux, ainsi qu’à la société dysfonctionnelle qu’ils forment. Domingo doit faire face à deux forces qui s’opposent pour déterminer les traces qui resteront de son existence : la nuit le fantôme de son épouse défunte qui vient le visiter, et le jour les hommes de main menaçants de ceux qui veulent raser sa maison située sur le tracé d’un projet d’autoroute.

L’intrigue à suspense liée à la menace de l’expropriation ne s’enclenche véritablement que dans la seconde moitié de Domingo et la brume, dont toute la première partie est concentrée sur l’élaboration d’une atmosphère hypnotique. Par la méticulosité de la composition des plans, et la puissance évocatrice de la musique et de la photographie, celle-ci évoque le travail d’un cinéaste de la jungle de l’autre bout du monde (mais venu lui-même il y a peu en Amérique Latine, pour Memoria), Apichatpong Weerasethakul. La forêt luxuriante et imposante d’Ariel Escalante ouvre elle aussi la porte au surnaturel et aux esprits. La brume du titre du film est la forme à la fois insaisissable et enveloppante sous laquelle l’épouse de Domingo se manifeste à lui chez lui, donnant lieu à des scènes de face-à-face entre l’humain et l’inhumain où la mise en scène nous fait accepter de croire que le monologue du veuf est bel et bien un dialogue.

Le combat entre l’attraction exercée par le monde fantasmagorique, et le rejet provoqué par la société humaine, est aussi inégal que celui entre Domingo, isolé et usé, et le système vicié aux moyens et aux ambitions illimitées

Plusieurs éléments du récit nous guident également en ce sens, de croire que cette brume n’est pas inerte ou informe mais constitue bel et bien une présence. Le monde des soi-disant vivants où évolue Domingo est décrit comme soit inanimé, soit animé par des pulsions destructrices. Peu de relations véritables existent, tout le monde semble au bout du rouleau (les deux amis restants du protagoniste finiront par s’enfuir, chacun à sa manière), et de même très peu de mots sont échangés – et toujours à des fins négatives. Les échanges entre Domingo et sa fille servent principalement à la seconde à rappeler au premier à quel point il a été un mauvais mari et père (de sorte qu’aucun personnage, pas même Domingo, n’échappe à l’ambivalence) ; les rencontres de négociation factice avec le représentant de la société d’autoroutes, puis de confrontation avec ses hommes de main, suffisent à Escalante à dresser en quelques scènes tranchantes un réquisitoire net et précis du fonctionnement main dans la main du capitalisme et de la mafia, le bras qui corrompt et le bras armé.

Le combat entre l’attraction exercée par le monde fantasmagorique, et le rejet provoqué par la société humaine, est dès lors aussi inégal que celui entre Domingo, isolé et usé, et le système vicié aux moyens et aux ambitions illimitées. Tout pousse Domingo dans les bras de la brume, ce qui propulse le film dans une impressionnante fin hallucinée (à nouveau menée par la puissance de la mise en scène), ouverte à l’interprétation même si elle semble suggérer que d’avoir basculé dans cet autre monde n’a pas effacé les propres fautes de Domingo, pour qui la brume pourrait bien être un piège, un purgatoire, sa red room.

DOMINGO ET LA BRUME (Domingo y la niebla, Costa Rica, 2022), un film de Ariel Escalante Meza, avec Carlos Ureña, Sylvia Sossa. Durée : 92 minutes. Sortie en France indéterminée.