TROMPERIE : dans la peau de Philip Roth

Sans la relation décidément compliquée entre Desplechin et Frémaux, qui a relégué le film dans un vrai-faux hors compétition, Tromperie aurait fait un beau double programme en compétition avec Drive my car. Deux explorations cérébrales des désirs et des couples, avec un héros artiste, un questionnement sur la porosité fiction/réel, et qui sont des adaptations d’œuvres littéraires. Desplechin porte à l’écran un livre particulier de Philip Roth, ni roman ni témoignage, suite d’entretiens entre lui (ou en tout cas une projection de lui) et une femme avec qui il entretient une liaison adultère des deux côtés – d’autres scènes impliquent d’autres femmes, et la réalité de leur existence à toutes est sujette à caution. Le livre semble extrêmement réflexif sur la littérature, l’inspiration des auteurs, et la question est : est-ce que le cinéma peut apporter quelque chose à cela ?

Pas vraiment : bien que l’amour et le respect immenses de Desplechin pour le texte de Roth soient évidents, et nourrissent de très belles expérimentations formelles autour de scènes qui ont toujours lieu rien qu’à deux (l’amour, ici, est un isolement hors du monde), ces mêmes scènes peinent à faire advenir des émotions ou ébranlements profonds, qui nous toucheraient au cœur en plus de faire travailler notre intellect. Le film reste froid, sous cloche, le découpage appuyé et l’hétérogénéité des chapitres instaurant une distance plutôt qu’un vertige comme cela est peut-être le cas dans le livre (en raison de sa nature troublante, moins sensible ici). Une séquence fait exception, lorsque le dispositif mis en place par Philip est ébranlé par les assauts de son épouse trahie.

Le découpage appuyé et l’hétérogénéité des chapitres instaurent une distance plutôt qu’un vertige comme cela est peut-être le cas dans le livre

Et oui, quand même : le cinéma amène ses comédien.ne.s. Tou.te.s sont extraordinaires. Le duo central Denis Podalydès – Léa Seydoux parvient à surprendre, dans des rôles qui les voient se réinventer brillamment ; ils se font néanmoins voler la vedette, en trois scènes seulement, par Emmanuelle Devos, parce que personne ne peut être aussi lumineux et bouleversant qu’Emmanuelle Devos dans une film d’Arnaud Desplechin. Mais en définitive, ce que Mia Hansen-Love fait dans Bergman Island (en compétition dans cette même édition) avec son personnage d’alter ego réalisatrice est l’équivalent du dispositif littéraire de Tromperie pour le cinéma ; avec du coup plus de potentiel à être traité en film, et plus de réussite.

TROMPERIE (France, 2021), un film de Arnaud Desplechin, avec Denis Podalydès, Léa Seydoux, Emmanuelle Devos, Anouk Grinberg. Durée : 105 minutes. Sortie en France le 8 décembre 2021.