ENTRE LES VAGUES : le théâtre à la vie à la mort, pour la vie et contre la mort

Alma et Margot sont meilleures amies, animées par une même énergie irrésistible et guidées par un même rêve – devenir comédiennes de théâtre. Rêve qui se concrétise lorsqu’Alma est choisie pour interpréter un monologue sur scène, et que Margot est elle aussi retenue pour être sa doublure ; sauf qu’au même moment la santé d’Alma décline brutalement et met en péril sa participation à la pièce. Pour son premier long-métrage conçu dans un cadre classique, Anaïs Volpé est parvenue à conserver, et même à intensifier, la vitalité qui est normalement plus l’apanage de travaux menés dans l’urgence et la précarité, tel son film autoproduit de 2016 Heis (chroniques).

Cette vitalité emplit chaque composante d’Entre les vagues, sa mise en scène, son montage, son écriture, son incarnation (les deux comédiennes à la complicité vraiment marquante, Souheila Yacoub – révélée dans Climax – et Déborah Lukumuena – dans Divines) ; d’abord en harmonie avec ce qui se joue dans le récit (Alma et Margot qui mordent dans la vie à pleines dents, avec une insouciance propre à renverser les montagnes) puis à contrecourant lorsque l’appréhension de la mort s’invite dans la danse. Cette seconde partie est forcément plus heurtée, moins limpide et exaltante que la première ; elle reste néanmoins habitée par la même ardeur et le même talent. Pour donner corps à son propos (l’énergie conséquente que chacun.e d’entre nous doit mettre en toutes circonstances, pour tenir le rôle auquel il/elle aspire dans le monde), Anaïs Volpé applique le même credo à son film, qui devient le siège d’un bouillonnement permanent de vie, d’audace, de culot.

Entre les vagues brûle d’une flamme créatrice alimentée par un principe franc : tout peut être entremêlé, hybridé, transposé hors de son champ d’origine, qui ne doit en aucun cas être vu comme un champ clôturé

Comme ses héroïnes, Entre les vagues brûle d’une flamme créatrice alimentée par un principe franc : tout peut être entremêlé, hybridé, transposé hors de son champ d’origine, qui ne doit en aucun cas être vu comme un champ clôturé. Le texte de la pièce jouée par Alma puis Margot superpose deux époques (1920 et 2020) et deux villes, New York et Paris. La mise en scène du film prolonge ce deuxième mélange en usant des moyens du cinéma pour importer New York à Paris, par le montage où s’insèrent des vues de New York, par la photographie signée du chef-opérateur new-yorkais Sean Price Williams (collaborateur des frères Safdie et d’Alex Ross Perry) qui filme Paris avec le grain et la lumière que notre regard s’est habitué à associer à New York.

L’hybridation essentielle accomplie par le film est celle entre le théâtre et la vie. Le trio Volpé-Alma-Margot n’est jamais à court de manières intelligentes et inventives de faire déborder le théâtre hors des planches et dans le quotidien. Il s’agit de mettre à profit l’énergie et l’expérience emmagasinées sur scène dans des situations ou interactions réelles (pour les personnages) et narratives (pour la cinéaste, qui a elle-même débuté par du théâtre). L’idée est fructueuse et sans cesse remarquablement appliquée, provoquant quiproquos comiques et manipulations de personnages à leur insu – pour leur bien ou non –, et portant Entre les vagues vers un dénouement ouvertement mélodramatique qui est la meilleur chose qui pouvait lui arriver.

ENTRE LES VAGUES (France, 2021), un film d’Anaïs Volpé, avec Souheila Yacoub, Déborah Lukumuena. Durée : 99 minutes. Sortie en France indéterminée.