UN JOUR SANS LENDEMAIN : que disent nos rêves ?

Sélectionné par l’édition en ligne du Festival des 3 Continents 2020, Un jour sans lendemain n’est pas à la hauteur des critiques flatteuses qui le précédaient, mais laisse entrevoir ce que pourrait être une science des rêves au cinéma.


Il faut imaginer un enchaînement de scènes un peu lâches, une succession de rencontres filmées depuis vingt ans par le cinéaste libanais Mohamed Soueid, déjà auteur d’une trilogie autobiographique autour de ses combats politiques entamés au début de la guerre civile. Ça pourrait être très beau, on se dit que beaucoup de réalisateurs ont probablement eu un jour le désir de réaliser un film de ce type ; de se contenter de recueillir les histoires d’être chers, ayant le sentiment que ceux qui nous entourent sont souvent plus intéressants que des personnages de fiction trop fabriqués. Sans doute. Mais sans doute aussi un tel recueil nécessite-t-il un esprit suffisamment affûté pour repousser les platitudes et banalités. Toute parole n’est pas d’or, même si elle est prononcée par un ami. On aurait aimé, vraiment, être pris dans cette mosaïque d’interventions, saluer un essai inspiré, gracieux… La grâce est ce qui manque ici, et le genre de l’essai, comme souvent, vient trop excuser la paresse. Reste l’idée, un peu vague ou diffuse, mais néanmoins féconde, qu’il est peut-être possible de capter ainsi à la fois un imaginaire et une réalité, quelque-chose d’une société ou d’un pays.

 

Mais de quelle nature sont ces histoires ? Le moins qu’on puisse dire est que le cinéaste n’a pas souhaité trop guider ses ami(e)s : l’un décrit de manière répétée son mal de dos et son goût des massages, un autre détaille avec fierté son métier de pilote. Une jeune femme évoque ses troubles alimentaires et sa peur du vieillissement. Des récits rudimentaires alternent avec d’autres, nettement plus construits, terre à terre ou insolites, jusqu’à l’onirisme. Le sommeil est en effet au cœur du film. C’est le point de départ : le réalisateur, qui se dit sérieusement insomniaque, a demandé à ses proches de lui raconter quelque-chose, quoi que ce soit, pour l’aider à dormir. Ce dispositif (révélé au spectateur à mi-film, donnant sinon une unité, du moins un sens à ce qui précède) n’est pas nul, c’est certain. Dommage que l’exécution soit ce qu’elle soit – on est surpris notamment que la façon dont les intervenantes sont filmées, matées, disons-le, ne soit pas plus relevée.

 

Le hasard a fait qu’on a découvert presque en même temps Rêver sous le capitalisme, montré au Cinéma du réel et sorti en salle en 2018 – temporairement accessible sur le site d’Arte, jusqu’au 12 janvier 2021. Ce documentaire de Sophie Bruneau inspire lui aussi des réserves, tout en indiquant une piste passionnante. La cinéaste, comme Mohamed Soueid, collecte et présente des récits. La différence, c’est qu’elle sait parfaitement lesquels elle veut : des rêves au sens strict faits par des travailleurs, surtout des employés, aptes à révéler l’horreur du travail et partant du capitalisme. On le devine, le résultat est appuyé. D’abord, il est frappant de constater que le film ne distingue pas réellement les deux, capitalisme et travail. Quel est ce capitalisme dont il parle ? Il ne s’agit pas de jouer les profs, d’exiger par principe une définition préalable, un film n’est pas une copie, d’accord. On pourra objecter que ce qui compte est le caractère engagé ou poétique de l’essai. Mais tout de même, qu’on se satisfasse de ce flou conceptuel alors que des certitudes fortes, c’est le moins qu’on puisse dire, s’exprimeront par la suite, a de quoi laisser perplexe. On la sentiment que l’important, comme souvent, est de dénoncer, un régime (économique) ? des pratiques (managériales) ? tout cela sans doute ; un « système », répond la réalisatrice, en entretien. Admettons, même si le peu de place laissée à l’analyse, décidément, chagrine.

« Comment un contexte particulier, une période de l’histoire, un régime, influent sur la psyché ? »

 

Ce qui en revanche passionne, c’est la manière dont la cinéaste place ses pas dans ceux de Charlotte Béradt, amie d’Hannah Arendt, résistante au nazisme, qui elle aussi recueillit les rêves de ses compatriotes – plus de 300 – au cours des années 1930, avant de parvenir à s’exiler. Elle tirera de ce travail son Rêver sous le IIIème Reich. Comment un contexte particulier, une période de l’histoire, un régime, influent sur la psyché ? On se doute que des événements ayant un impact aussi considérable sur des individus trouveront un chemin dans leurs songes nocturnes. Au même titre que des souffrances au travail dont il n’est pas question de nier le caractère destructeur et envahissant. Le dire est une chose ; le faire voir ou, comme ici, entendre, en offrant aux concerné(e)s l’occasion de les exposer, ces rêves, reste une magnifique idée. Passons sur le fait que l’Allemagne nazie, à l’évidence, possède une unité qu’il est plus difficile d’accorder à un capitalisme passé par tant d’états, qu’on peut choisir de faire remonter à l’antiquité comme au début de l’époque industrielle. Passons aussi sur quelques choix formels sujets à caution : froideur des immeubles de verre et impersonnalité glaçante des bureaux d’entreprises ; tout cela renforce notre sentiment d’une vision quelque peu stéréotypée. Passons, et retenons surtout le caractère toujours inspirant de l’ouvrage de l’écrivaine allemande, pour Sophie Bruneau, Mohamed Soueid moins directement, espérons d’autres à venir, qui sait en 2021 aux 3 Continents – où il nous tarde de passer quelques jours pour de bon.

UN JOUR SANS LENDEMAIN (Yawm bila ghad, 2020), un film de Mohamed Soueid. Durée : 170 minutes. Sortie en France indéterminée.