Au festival Biarritz Amérique Latine, des documentaires en quête d’intime

Parmi les dix films regroupés dans la compétition documentaire du festival Biarritz Amérique Latine, quatre fonctionnaient en miroir, par paires : les deux colombiens La niebla de la paz et Las razones del lobo, et l’uruguayen Mirador avec le chilien El otro (lauréat de cette sélection). L’autre film primé, O Indio cor de rosa contra a fera invisivel : a peleja de Noel Nutels, crée en son sein même un dédoublement, par son dispositif associant des images et un monologue enregistrés séparément mais traitant du même sujet.

Les deux matières ainsi raccordées dans O Indio… sont le fait du même homme, qui donne son titre au film : Noel Nutels, « l’indien à la peau rose », médecin brésilien qui passa sa vie à tenter de protéger les populations indigènes d’Amazonie contre l’avidité capitaliste, et de défendre leurs droits. Les images agrégées par le film ont été tournées par lui au cours de ses diverses tournées dans la jungle et les parcs naturels ; la voix-off reprend l’enregistrement d’un long discours qu’il prononcé à la fin des années 1960. Le constat sans appel fait par Nutels (les indiens disposaient d’une société et d’une économie beaucoup plus équilibrées que les nôtres, les pionniers venus d’Europe les ont détruits à tous les niveaux, corps, âme, religion, communauté) a débouché chez lui sur un pari risqué – et dont l’on sait malheureusement aujourd’hui qu’il a été perdant : croire en la possibilité de la cohabitation, que notre mode de vie si destructeur puisse leur octroyer une place et non les éradiquer jusqu’au dernier comme une nuisance insignifiante. Le film pèche pour sa part par son propre parti pris fourvoyé : le monde des indiens reste regardé et commenté de l’extérieur, avec en intermédiaire un homme blanc qui filme et parle en leur nom.

« Un pays qui ne voit plus le pourquoi de la guerre ne peut voir le pourquoi de la paix »

Un autre documentaire commet cette même erreur : Las razones del lobo, dont la réalisatrice a pour projet de capter la double césure de la société colombienne, entre l’aristocratie et le reste du peuple, la droite fascisante des milices et la gauche révolutionnaire des FARC, par la création d’un contraste entre l’œil (images exclusivement filmées entre les murs du club privé auquel sa famille a accès) et l’oreille (un commentaire qui décrit ce qu’il se passe par-delà ces murs). Mais ce dispositif ne fonctionne qu’un court moment, il devient bien vite monocorde, ennuyeux et sans force. Un autre contraste s’impose, cruel, entre ce film qui reste in fine bloqué dans son cadre bourgeois et La niebla de la paz, qui évoque lui aussi la guerre civile colombienne, en montrant le maquis plutôt que les golfs. La niebla de la paz multiplie les intervenants et les modes d’expression, parfois jusqu’à s’éparpiller, mais c’est sa force aussi, de nous donner à partager tous ces points de vues, dont certains rarement visibles (des images filmées par des guérilleros sur le terrain). Cette matière lui sert à développer intelligemment plusieurs questions passionnantes. La reconstruction post-guerre (qui donne lieu entre autres au rêve de voir deux montagnes reliées par un téléphérique, dont le dessin sur une vitre rappelle une scène de… Mission Impossible 3), le rapport entre les discours et les actions (les mots qui se transforment en actes, qu’il s’agit de réenregistrer en mots pour en transmettre la mémoire), et une autre qui supplante et englobe les deux précédentes : le sens de tout cela, ou plutôt son absence, à l’échelle d’un pays, et la possible incapacité qui en découle à partager un récit, un destin commun. Comme le dit l’un des personnages : « un pays qui ne voit plus le pourquoi de la guerre ne peut voir le pourquoi de la paix ».

La niebla de la paz n’a pas été récompensé à Biarritz, le prix de la section documentaire revenant à El otro. Ce dernier est à la limite de la distinction entre documentaire et fiction, car bien que toutes les images soient « vraies », ce qui en est fait ensuite par le montage relève clairement de la narration orientée et manipulatrice. Pour divulgâcher le pot aux roses, l’astuce de petit malin sur laquelle le film repose finalement presque tout entier : El otro nous rend témoin du quotidien d’un schizophrène, tout en nous faisant croire durant l’essentiel du film que deux personnes et non une seule sont présentes à l’écran (avec un effet spécial pour signifier la disparition de l’une des deux personnalités rivales, bannie par l’autre tel Gollum chassé par Sméagol). El otro finit par paraître n’avoir été que l’œuvre d’un cinéaste content de son coup, de son tour de passe-passe, et c’est bien dommage car les conditions si particulières de l’existence de son protagoniste – dans une cabane en Patagonie, proche de l’océan ; littéralement au bout du monde, loin de toute autre vie ou perturbation humaine – comportaient de quoi emmener le film bien plus loin sans tricher autant avec le documentaire et le public. Similaire dans son horizon et plus modeste dans ses intentions, Mirador atteint quant à lui cet équilibre en nous mettant en compagnie d’un groupe d’aveugles, vivant eux aussi en marge de la société à la fois en raison de leur handicap et par choix géographique (ils sont bien plus proches de la nature que de la ville). Tout en restant mystérieux, voire impénétrable par moments, Mirador construit un espace accueillant, apaisant, inclusif – un safe space pour tou.te.s devant et à l’écran, mis.es sur un pied d’égalité.

Le 29è Festival Biarritz Amérique Latine a eu lieu du 28 septembre au 4 octobre 2020.