FIRST COW : la vache et le pâtissier

Au début du XIXè siècle, dans une forêt de l’Oregon, deux hommes s’associent pour voler le lait de la seule vache de la région et confectionner des gâteaux qui vont faire leur réputation : même si le nouveau long-métrage de Kelly Reichardt ne perdrait pas à jouer davantage des ellipses, First Cow s’impose comme un cousin d’Escrocs mais pas trop installé sur la Frontier américaine, une bromance et une romance traversées de quelques réflexions sur le capitalisme d’hier donc d’aujourd’hui.

Dix ans après La Dernière piste, c’est une autre conquête de l’Ouest que raconte Kelly Reichardt. La sécheresse, les horizons dégagés, l’odyssée collective et la force physique de l’acte I cèdent la place à l’humidité, à la forêt luxuriante, aux destins individuels et surtout, à l’astuce, à l’esprit d’initiative, à cet entreprenariat qui forge l’idéal américain. Dans cet acte II, il n’est plus question de survie et de mouvement mais d’opportunité et de sédentarité. Là où il n’y avait rien, il y a désormais tout, l’enjeu étant de savoir quoi prendre et comment le trouver. A ce jeu, « Cookie » de son surnom est le plus doué, davantage pour pêcher, repérer de la cannelle ou cueillir des baies que pour chasser l’écureuil. Il a en plus un savoir-faire : il est pâtissier et quand le lait arrive dans ce qui est déjà le pays du miel, l’addition est vite faite. Et c’est tout naturellement que notre héros et King-lu, un Chinois, s’associent pour fabriquer et vendre… des gâteaux.

On s’en veut de reprendre un slogan publicitaire mais ces quelques grammes de légèreté dans un monde de brutes font tout le sel de First Cow, probablement le plus cocasse des Kelly Reichardt (ce qui n’est pas synonyme de grosse rigolade non plus). Il est amusant de voir les deux compères confectionner leurs pâtisseries et plus encore de regarder les trappeurs barbus-griffus se mettre en ligne pour les acheter, les dévorer et en réclamer davantage. L’autre bonne idée du film est de faire reposer cette success story sur un méfait : la nuit, nos deux héros volent du lait à celui qui fait office de chef de la communauté, en faisant la traite de sa vache, la seule et unique de la région, arrivée toute belle comme une fiancée du bout du monde. C’est drôle parce que les rendez-vous réguliers entre Cookie et ce bovin, sous l’œil d’un King-lu aux aguets, ont tout de l’adultère, de ces amours clandestines de théâtre (« je suis désolé que tu aies perdu ton mari » lui dit même Cookie, texto). Et quand notre héros, la vache et le propriétaire de cette dernière viennent à se côtoyer, on jubile de voir l’animal chercher le contact avec son amant, sans que le cocu ne se rende à l’évidence.

First Cow insinue qu’il ne saurait y avoir d’Américain honnête et que la différence entre pauvres et riches n’est pas vertueuse : si les pauvres le restent, c’est parce qu’ils se font toujours prendre la main dans le sac, contrairement aux riches

C’est drôle et ça fait réfléchir – allons au bout de notre expression toute faite – parce que force est de constater qu’il n’y a pas d’élévation sociale sans entorse aux règles, sans méfait, sans délit. Nous ne saurons jamais ce qu’a fait le chef de la communauté pour s’imposer ainsi, mais nous savons d’ores et déjà de quoi Cookie et King-lu sont coupables. First Cow insinue donc qu’il ne saurait y avoir d’Américain honnête et que la différence entre pauvres et riches n’est pas vertueuse : si les pauvres le restent, c’est parce qu’ils se font toujours prendre la main dans le sac, contrairement aux riches. A défaut d’être original, ce constat s’applique au reste du monde (les discussions sur l’intérêt indéfectible du marché chinois pour la peau de castor et les tendances à Paris sont déjà à l’heure de la mondialisation) et vaut plus encore pour son énoncé.

First Cow se place aux côtés d’un parent inattendu, Escrocs mais trop, avec ses héros qui commettent des vols la nuit et vendent de délicieuses pâtisseries le jour. La version Reichardt est aussi tragique que le film d’Allen est comique même s’il ne se dépare jamais de sa douceur. Une douceur toute « bromantique » puisque First Cow et aussi une histoire d’amour platonique entre deux hommes, magique par bien des aspects. La première apparition de King-lu, tout nu dans les fougères, sa disparition sous un tas de vêtements, sa réapparition soudaine dans un bar vidé de ses clients (ils sont sortis assister à une bagarre) et ses interactions limitées avec ses congénères, laissent entrevoir la possibilité d’un être purement mental, d’un ami imaginaire de notre protagoniste. Il n’en est rien – et l’ouverture du film en apporte d’emblée la preuve incontestable – mais il n’empêche, quelque chose d’irrationnel s’est glissée par là, que l’on garde en soi comme un secret.

FIRST COW (Etats-Unis, 2019), un film de Kelly Reichardt, avec John Magaro, Orion Lee, Toby Jones, Scott Shepherd. Durée : 122 minutes. Sortie en France indéterminée.