UNE GRANDE FILLE : Russie, année zéro

À Leningrad lors de l’hiver suivant la fin de la Seconde Guerre Mondiale, deux femmes liées par une amitié et un secret noués sur le champ de bataille se retrouvent et tentent de reconstruire leurs vies, malgré leurs profondes cicatrices physiques et mentales. Après Tesnota, le deuxième long-métrage de Kantemir Balagov hausse de plusieurs crans le niveau d’ambition, et l’accomplissement qui en découle sur tous les plans – visuellement, narrativement, dramatiquement, Une grande fille est exceptionnel.

Les rapprochements avec Xavier Dolan, autre cinéaste précoce, auxquels Kantemir Balagov a parfois droit en vertu de son âge (il a 27 ans) trouvent avec Une grande fille une nouvelle source : comme le canadien avec Laurence anyways après Les amours imaginaires, Balagov s’est vu maintenu pour la deuxième fois consécutive dans la section secondaire cannoise Un Certain Regard (dont il a obtenu le prix de la mise en scène, ce qui était bien le minimum), pour un film ayant pourtant l’ampleur, la maîtrise, le vertige le rendant tout à fait digne de la Compétition. Une grande fille débute par une série de séquences impressionnantes, immédiatement saisissantes, qui posent moins une intrigue qu’une atmosphère : celle de l’immédiat après-guerre en URSS. Ce qui importe avant tout à Balagov est de nous faire partager la vie, ou plutôt la survie, de ses personnages, tou.te.s autant qu’ils et elles soient. Les enjeux dramatiques trouveront ensuite leur place, à nos yeux comme dans leurs parcours.

A mille lieues du drame hivernal grisâtre ou lugubre, Une grande fille déborde de couleurs vives, éclatantes

On fait ainsi la connaissance d’Iya, la grande fille du titre, sujette à de violentes crises de tétanie ; de son fils Pashka ; de son amie Masha, qui revient à son tour du front ; mais aussi des autres employés et des vétérans soignés à l’hôpital où les deux femmes travaillent. Le lieu fonctionne évidemment comme un miroir grossissant des séquelles indélébiles du conflit, qui marquent au fer rouge la chair et l’âme du pays et de ses ressortissant.e.s. À tou.te.s il a été ôté quelque chose, physiquement ou mentalement, avec pour résultat une nation victorieuse mais détruite, des femmes vivantes mais stériles. Un état de vie sans la vie, que Balagov prolonge graphiquement d’une manière spectaculaire : à mille lieues du drame hivernal grisâtre ou lugubre, Une grande fille déborde de couleurs vives, éclatantes. Chaque plan servant d’écrin aux tragédies vécues par les personnages est un tableau fascinant aux teintes de fond ocres et dorées que viennent percer des assauts de rouge et de vert, pour un résultat sidérant. Le reste de la mise en scène est tout aussi puissant, chaque choix de composition de l’image, de cadrage, de découpage étant fortement porteur d’intensité et de sens.

Au bout du chemin d’Iya et de Masha, et à travers elles de la Russie toute entière semble-t-il, il n’y aura pas de guérison mais seulement son fantasme

À l’hôpital en tant que tel sont traités les cas les plus graves, mais devant la caméra de Balagov c’est bien la nation toute entière qui est un gigantesque hôpital à ciel ouvert, où les blessures cachées de chacun.e refont surface sous la forme de mensonges et de somatisations extrêmes. Les révélations successives des vérités douloureuses jalonnent le récit, qui s’avère aussi ambitieux, minutieusement construit et impressionnant que l’est la mise en scène. Il se déplie en une spirale en expansion permanente, chaque séquence apportant un élément, une figure, un enjeu nouveau et venant enrichir le reste, et ce jusqu’au bout – en fin de parcours, la seule scène hors de la ville, chez un couple nanti inconnu jusqu’alors, nourrit encore de manière étonnante l’univers du film, ses personnages, ses thématiques. Au bout du chemin d’Iya et de Masha, et à travers elles de la Russie toute entière semble-t-il, il n’y aura pas de guérison mais son fantasme. Les dernières paroles échangées dans Une grande fille (« il nous guérira, tu le sens ? tu le sens ? ») scellent une plongée définitive dans la folie qui rôdait depuis le départ, attendant son heure tel un charognard. La vie sans la vie, encore et pour toujours ; un sort qui se prolonge dans le générique final, où la musique ne parvient jamais à s’imposer durablement, perdant le combat contre un larsen funeste.

Retrouvez de plus ici notre entretien réalisé avec Kantemir Balagov pour Tesnota.

UNE GRANDE FILLE (Dylda, Russie, 2019), un film de Kantemir Balagov, avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina. Durée : 134 minutes. Sortie en France le 7 août 2019, et disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 11 décembre 2019 dans un coffret comprenant également Tesnota.