Envoyée spéciale à… CINEMED 2018

Chaque année, le festival de Montpellier, sous le nom de Cinemed, porte les couleurs du bassin méditerranéen : une diversité de propos et de styles sans cesse renouvelée. Un festival qui offre toujours des films engagés et qui met le voyage cinématographique à l’honneur, sans jugement, sans folklore.

Le festival fête ses 40 ans. On arrive, il fait beau, mais l’on sait que l’on va s’enfermer dans des salles obscures pour regarder des films sur la guerre au Kosovo, sur celle en Syrie, sur le conflit israélo-palestinien ou encore sur la place des femmes en Turquie. Une ligne éditoriale qui ne le fait pas exprès et pourtant ! On y découvre toujours des surprises, des films nouveaux, innovants, un souffle différent. Le pari est réussi à chaque édition : parler de sujets rabâchés, mais avec un nouveau regard. La sélection des longs-métrages en compétition est à cette image : alternance de vieillot et de vigueur. Mais en commençant par signer la Charte 50/50 pour 2020 pour la parité dans l’industrie du cinéma, on peut supposer que le contenu devrait être en adéquation. Après une année de mouvements féministes et d’engagements de la part des acteurs du milieu, le jury est surprenant : trois hommes à côté de Robert Guédiguian pour une seule femme jurée. Guédiguian est chez lui au Cinemed. L’occasion de faire une rétrospective et de le faire accompagner de ses acteurs fétiches pendant tout le festival. Cela donne le ton : la famille, le groupe, la région. Le palmarès pourrait être à l’avenant.

En regardant la compétition, on se dit que le choix sera bref et sans ambiguïté. Finalement, le gagnant du prix documentaire est possiblement représentatif de l’édition. Erased, _Ascent of the invisible de Ghassan Halwani retrace la poursuite d’un disparu par le réalisateur : un homme qu’il a croisé une première fois… et qu’il recroise 35 ans plus tard. En se questionnant sur l’empreinte qu’il laisse, le festival salue et questionne la notion de traces. On y voit la volonté pour les cinéastes de laisser un héritage, une marque. D’autant plus que la famille Guédiguian est mise à l’honneur : assumer une grammaire, l’ancrer dans l’art et poursuivre à partir de là. Ce prix est aussi la preuve de l’imposant cinéma arabe. De part des financements plus ou moins variés, on assiste tout de même à une présence de grande qualité des cinéastes du Moyen-Orient. Présence d’autant plus marquante que deux films palestiniens concourent dans la compétition des longs-métrages et s’invitent finalement au palmarès : meilleure musique pour Tel Aviv on fire et prix jeune public pour Mafak de Bassam Jarbawi.

Dans ce déploiement de productions, on peut voir un grand écart entre un cinéma récent, jeune, venu du Liban, de Syrie… et celui des Balkans slaves, normalement en bonne place dans la programmation montpelliéraine. Une sélection en dent de scie. C’est ce qui apparaît en voyant les longs-métrages proposés ; et c’est d’ailleurs le cas chaque année face à la diversité de la création méditerranéenne. Mais ici, nous assistons à une vraie dichotomie dans cette sélection où de grands films apparaissent, plus vivants et plus précis en opposition à d’autres, plus plats, moins évidents. On est surtout surpris de la présence de La Charge d’Ognjen Glavonic, film serbo-croate (produit avec des fonds français et qataris), qui suit un homme allant « livrer » des corps dans un camion de fortune à Belgrade en traversant le Kosovo. Le synopsis précise qu’il « devra vivre avec la conséquence de ses actes ». Avec ce court résumé, le film entre immédiatement dans la catégorie de ceux « qui nécessitent une explication ». D’une lenteur incommensurable, on peut timer chaque silence entre les répliques à 30 secondes minimum. Tout est lent, tout est flou, tout est pénible. Cette paresse est révélatrice d’un cinéma qui n’a plus lieu d’être. On le conçoit à Montpellier, mais au sein d’une sélection officielle passée, et de longue date même. Face au film, on se dit qu’il est terriblement pesant de parler de la guerre sans apporter de réponse, de filmer la pauvreté sans tenter d’y apposer une signature formelle plus innovante, plus personnelle. L’intention de Glavonic est surement louable mais l’indigence visuelle et narrative rendent le film irregardable aujourd’hui. Il nous en faut plus.

Plus, cela se trouve dans d’autres films de la compétition, qui malgré leurs faiblesses, souvent liés à leur budget, parviennent à nous amener vers d’autres sphères. C’est en partie le cas du film syrien de Soudade Kaadan, Le Jour où j’ai perdu mon ombre. Au début de la guerre, Sana, une femme vivant seule avec son fils, s’embarque dans un périple pour récupérer du gaz. Le film commence avec une très belle idée, celle qu’aux premiers jours de la guerre, les ombres abandonnent leur propriétaire. Un personnage cite la référence à Hiroshima : « Au lendemain, il ne semblait rester que les ombres des habitants, abandonnées ». Ainsi, Sana suit l’emprisonné Jalal et sa sœur à la recherche de gaz. En quittant Damas, ils se retrouvent dans une zone ravagée, cherchant à ne pas se faire repérer, délibérant sur la difficulté de reconnaître qui est un ennemi ou ne l’est pas. D’un personnage non pas engagé mais victime de la guerre, Sana devient témoin de toutes les strates du conflit. Kaadan a tout pour promettre un film grandiose : un sujet puissant, un personnage féminin déphasé, un concept poétique. Seulement l’incohérence prend vite le pas sur le reste. Alors qu’elle se retrouve face à un soldat, Sana déclame qu’elle n’ira pas plus loin (elle prend dans ses bras le corps de Jalal), qu’elle restera là, que plus rien n’a d’importance. Cependant, le but premier était de retrouver son fils, et de lui faire à manger, de cuisiner pour lui, au gaz. De retrouver cet enfant qu’elle continue de mentionner et qui, a priori, reste seul à Damas dans un appartement sans eau, ni électricité. L’intention même de Sana est changeante. Là où la réalisatrice voudrait sans doute s’appuyer sur un protagoniste fluctuant, on ne ressent qu’une incompréhension. D’une idée forte, elle ne fait qu’effleurer ses possibilités. Elle peine à nous emballer, à nous toucher, malgré une structure qui aurait pu être lisible et claire. Le résultat laisse à désirer et la beauté du film disparaît, ne laissant qu’une ombre.

De l’ombre au reflet, un autre film réussit dans son cas à fonctionner en miroir. D’une histoire simple et anecdotique, Sameh Zoabi, le réalisateur de Tel Aviv on fire, accomplit l’exploit de faire rire bien que son film se situe en pleine Palestine occupée. L’exploit est double car le conflit est sous-jacent et la métaphore fonctionnelle. Salam, loser paresseux, se voit propulsé scénariste d’un soap-opera. À son check point habituel, celui qu’il passe inlassablement tous les soirs et matins, il rencontre Assi, soldat israélien en charge du passage. Les deux hommes trouvent une entente dans l’écriture de cette télénovela cis-jordanienne. Entre chantage du général (qu’on découvre très bon auteur) et livraison du houmous, chacun d’eux va trouver son compte : l’israélien se révèle fervent défenseur d’un happy end quasi propagandiste et le palestinien voulant à tout prix garder son job de scénariste pour regagner l’amour d’une jeune femme. Autour de cette rencontre, c’est toute une réflexion sur l’engagement patriotique face à la passion pour le drama qui se déroule sous nos yeux. Tout en douceur, Sameh Zoabi propose un film drôle et malin. Cela ne diminue en rien son intérêt, au contraire. Zoabi fait preuve d’une capacité à transposer le conflit comme image mentale de la situation. Est-ce qu’une bonne histoire prévaut sur la propagande ? Est-ce que l’art populaire peut emballer les foules tout en exprimant des opinions ? Ce sont les dilemmes auxquels notre héros fait face… mais tout ceci sans gravité, sans lourdeur. Zoabi n’est jamais grivois non plus. L’image est propre, structurée, et le film marqué par des intentions sincères. Tel Aviv on fire prouve qu’il existe un renouveau, ou tout simplement une naissance, d’un cinéma palestinien de bonne facture, qui va au-delà de la description brute et trop péremptoire du conflit.

Le souffle est présent ! Il existe une renaissance, une envie de créer du cinéma innovant, d’éviter la redite. La preuve vient aussi des Météorites de Romain Laguna, ou du moins partiellement, comme dans le cas de Le Jour où j’ai perdu mon ombre. Premier film d’un réalisateur de la région montpelliéraine, qui parle d’adolescence, d’été, d’amour. On y suit Nina, en train de s’amouracher de Morad, convaincue que la météorite tombée à proximité de chez elle est le signe de quelque chose ! On entrevoit chez Nina de l’intransigeance, de la violence, et l’envie d’y croire et d’en découdre. Malheureusement, les sujets sont à peine traités. Laguna touche du doigt des thèmes à la mode tels que le fait de guetter des signes ésotériques et magiques de la vie, de faire des rêves complètement barrés, de parler d’obsession amoureuse plus encore que d’amour. On peut le féliciter de proposer un cinéma moderne, ancré dans un mélange de genres typique de la dernière tendance, post-Grave. Le film n’est pas dénué d’intérêt mais il en aurait plus encore si le réalisateur s’engageait plus avant sur les thématiques de l’obsession, du désir de maternité ou sur le mensonge. Trop d’enjeux, et de dispersions. La signature du réalisateur est là, mais l’on espère qu’elle dépassera une envie de mode à l’avenir.

En parlant de signature, c’est justement ce qu’on retrouve dans un OVNI assez rude. Ce qui permet de dire que, malgré quelques défauts, la sélection ne se compose que de cinéastes à suivre, à comprendre, à sauver. C’est le cas de l’italien Edoardo de Angelis. Il Vizio della speranza est une œuvre déroutante. Peut-être trop léchée visuellement ? Trop dans l’air du temps ? Qu’importe, le réalisateur assume. Il fonce sur son sujet de trafic de nouveau-nés, enlevés à des mères prostituées. La misère, la tristesse, la frustration, la dureté… tout y passe, captée par une caméra enragée, de couleurs tranchantes, des comédiennes qui en ont ! Le film ne remporte rien au palmarès et c’est bien dommage de ne pas saluer une œuvre avec autant de bagout.

Face à ça, le gagnant Fiore gemello de Laura Luchetti fait pâle figure, même dans la forme. Cependant, au regard de sa récompense, parmi les trois en compétition, elle n’en reste pas moins la réalisatrice de l’édition 2018. Anna, l’héroïne de Fiore Gemello ne parle pas, ou plus. Elle fait le choix de ne plus communiquer, de s’enfermer dans une bulle le temps que son traumatisme passe. S’embarquant dans un périple avec un jeune immigré, Bassam, elle fuit un homme. Ici, nous touchons le sujet de cette édition : ces personnages masculins, à qui les héroïnes accordent leur confiance, ne sont pas des protagonistes principaux. Bien qu’elle soit en fuite, la jeune Anna de Fiore gemello n’est ni victime, ni présentée comme faible. C’est même plutôt elle qui impose le rythme et le sens de l’histoire.

Ce tempo est donné par toutes les héroïnes de cette édition. Par elles, la résolution arrive. Des chasseuses, des guerrières, des lambdas, des menteuses… elles sont là, en présence, en décision, au premier plan. A l’opposé, les hommes qui restent sont ceux qui apprennent à s’effacer, à les comprendre, à les laisser parler (ou ne pas parler, justement). Ces films font la part belle aux héroïnes du quotidien et conçoivent des hommes qui ne sont jamais envisagés comme prédateurs. Même Nina dans Les Météorites se place comme responsable de sa propre obsession. Elle n’est victime que d’elle-même. Quant aux personnages masculins qui menacent ou torturent, ils sont évincés, abandonnés, oubliés de l’évolution émotionnelle de ces femmes. On fera sans eux. On peut féliciter une programmation qui, peut-être sans le vouloir, dessine des héroïnes naturelles et proposent des seconds rôles masculins de « compagnons ». La balle a changé de camp. Le palmarès, en plaçant très haut Fiore gemello et le sublime Sibel – auquel nous avons souhaité consacré à texte à part entière – retranscrit ce changement, cette vague féminine qui arrive, qui s’emploie à modifier les représentations, qu’elles soient visuelles ou textuelles. Dans trois des films, les héroïnes se réchauffent au contact du corps chaud d’un homme – homme qui, à cet instant, n’est plus qu’une masse rassurante. Les femmes n’ont plus besoin d’un personnage masculin pour faire avancer le récit. Ils deviennent des béquilles, des aides, voire des bouillottes. Ils s’effacent derrière la véritable histoire. Ils ne sont même pas des figures imposantes et mythologiques, mais bien des gimmicks narratifs. Et tant mieux ! Même si Fiore gemello fait partie de ce cinéma social propre et explicite, on doit reconnaître un engagement de la part du jury, un choix qui s’oriente vers des nouvelles possibilités thématiques.

La 40ème édition du Cinemed s’est déroulée du 19 au 27 Octobre 2018 à Montpellier.

Sarah Arnaud
Sarah Arnaud

Cinéphile de petite section avec des avis tranchés, insensés, catapultés. Par exemple : j'aimerais que tous les films soient la scène d'ouverture de All that jazz. En boucle. Jusqu'à la fin des temps.

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