DE PALMA, portrait en caméra subjective

À l’occasion de la rétrospective consacrée actuellement au cinéaste à la Cinémathèque Française, Carlotta Films édite en Blu-Ray et DVD le documentaire De Palma, réalisé par Noah Baumbach et Jake Paltrow. Deux réalisateurs de fictions en temps normal, et pour l’occasion deux fans qui nous font partager leur chance d’avoir pu s’entretenir avec Brian De Palma durant une semaine entière, pour couvrir l’ensemble de sa filmographie.

De Palma a pris son temps pour arriver jusqu’à nous. Sa première mondiale a eu lieu en 2015, au festival de Venise, et les discussions entre le cinéaste et le duo Baumbach – Paltrow remontent à 2010. Un moment finalement bien choisi, puisqu’il correspond au début de la semi-retraite de Brian De Palma, lequel n’a tourné depuis lors que Passion (2013, ajouté dans le documentaire via quelques commentaires faits par le metteur en scène en voix-off) et dernièrement Domino, à la sortie sans cesse repoussée (de quoi craindre le pire). De Palma justifie dans le film cette semi-retraite par une théorie de son cru, selon laquelle tous les cinéastes réaliseraient leurs meilleures œuvres entre trente et soixante ans. Les contre-exemples disponibles sont suffisamment nombreux pour mettre à mal cette hypothèse, dont l’expression par De Palma montre surtout que Baumbach et Paltrow ne lui ont opposé aucune forme de résistance ou de contradiction au cours de leurs entretiens. Il n’était pas dans leurs intentions de le bousculer, uniquement de boire ses paroles ; le film évite cependant l’écueil de devenir un bûcher des vanités, car Brian De Palma se révèle être un intervenant passionnant et pertinent.

De Palma est donc absolument subjectif, mais de grande valeur car s’il ne se prive pas de se tresser quelques louanges (il aurait tort de se priver, au vu des merveilles perverses qui jalonnent sa carrière), le cinéaste sait aussi appeler un chat un chat et un raté un raté – dont Le bûcher des vanités, entre autres. Il analyse ceux-ci et dissèque leurs raisons, avec autant d’application, de recul et d’acuité qu’il le fait pour ses succès. Ces derniers sont invariablement qualifiés de « miracles » (l’expérience de savoir à quel point il est difficile de mener un projet à bien aidant), auxquels il ne manque jamais d’associer les artistes ayant travaillé avec lui – compositeurs (Bernard Herrmann puis Pino Donaggio), comédien.ne.s (John Travolta, John Lithgow, Nancy Allen, William Finley, Sean Penn, Robert De Niro…), scénaristes (l’enchaînement de trois films faits avec David Koepp dans les années 1990 : L’impasse, Mission : impossible, Snake eyes), chefs opérateurs et décorateurs (Vilmos Zsigmond, Richard Sylbert).

Le documentaire compose un bel autoportrait cohérent, d’un homme « solitaire » qui a navigué entre les genres et les cadres de production, en suivant comme cap son instinct et ses certitudes

Le documentaire de Baumbach et Paltrow est court et mené au pas de charge (1h50 pour couvrir une trentaine de films), néanmoins la mémoire et les anecdotes de De Palma retournent cette faiblesse potentielle en atout ; grâce à lui le résultat est captivant de bout en bout, sans le moindre temps mort. Il se rappelle des détails de la genèse de chaque projet, ainsi que d’histoires de tournage ou de production à la fois réjouissantes à entendre et ouvrant la porte à des considérations plus profondes – sur lui-même, sa cinéphilie (Hitchcock évidemment, mais pas seulement : le fil de ses influences passe aussi par Godard, Welles, Mackendrick…), son rapport à Hollywood. Il suffit de peu de mots à De Palma pour transmettre des propos forts sur ces différents sujets, de sorte que ne consacrer que trois à cinq minutes par long-métrage ne pose pas de véritable souci. Ces touches successives composent un bel autoportrait cohérent, d’un homme « solitaire » (le terme est de De Palma lui-même) qui a navigué entre les genres et les cadres de production, en suivant comme cap son instinct et ses certitudes.

Ses liens d’amitié avec les autres membres du Nouvel Hollywood étaient profonds, mais au contraire de Spielberg, Lucas, Scorsese ou Coppola il a toujours gardé un pied en dehors du système hollywoodien, multipliant au fil des décennies les allées et venues entre films de studios et projets montés en indépendant, entre commandes et œuvres personnelles. Jusqu’à ce que la rupture avec Hollywood soit définitivement consommée après la mauvaise expérience Mission to Mars, les compromis furent peu nombreux et les convictions restèrent fortes, tant sur le plan artistique (De Palma apparaît comme détestant nettement que quelque chose ou quelqu’un se mette en travers de la réussite d’un film, ou même d’une scène) que politique. Deux des films à propos desquels il se montre le plus prolixe et enflammé sont ses brûlots anti-guerre, Outrages et Redacted, qui lui tiennent à cœur même bien après leur sortie. Si le cinéaste s’est finalement peu engagé sur le terrain de l’observation sociale ou morale de ses concitoyens (ou alors par procuration, par exemple via la pièce de théâtre provocatrice dont il a réalisé la captation dans Dionysus in ’69), sa critique de l’impérialisme américain a toujours été nette et explicite ; par ses actes (le refus de servir le business hollywoodien sur la durée) et donc ces deux films, qui montrent crûment que du Vietnam à l’Irak, des années 1960 à 2000, rien n’a changé dans le domaine du pire.

DE PALMA (États-Unis, 2015), un film de Noah Baumbach & Jake Paltrow, avec Brian De Palma. Durée : 110 minutes. Sortie en France en Blu-Ray et DVD le 6 juin 2018 (Carlotta Films).