Envoyé spécial en Chine, à ANGERS 2016

C’est sans doute en partie un hasard, mais plusieurs films vus cette année au festival Premiers Plans d’Angers témoignaient d’un important tropisme chinois. On en a découvert trois en deux jours, portant respectivement sur les classes moyennes, la jeunesse artistique et bohème, et la diaspora chinoise dans le monde – en l’occurrence des prostituées qui vivent à Paris.

On a commencé par Un jeune patriote, un documentaire de Du Haibin. Bonne pioche. Suivant les pas d’un lycéen, Zhao Changtong, le film se présente d’abord comme un dossier à la fois courageux et attendu sur les ravages du nationalisme en Chine. Zhao semble être un jeune homme plutôt sympathique, pas le plus malin du monde, fan de Mao, de chants révolutionnaires et de drapeaux qu’il accroche sur le mur de sa chambre comme un ado français placarderait des posters de Maître Gims. Pas très grave, pourrait-on dire : il se cherche, c’est de son âge… Sauf qu’à la différence d’un hypokhâgneux monarchiste qui lirait en cachette l’Action française, ou d’un étudiant en première année de sociologie gauchiste qui haranguerait ses pairs dans un amphi, Zhao, d’une certaine manière, travaille pour le régime, pour les institutions locales du moins qui le font défiler, chanter, parader en uniforme lors des fêtes nationales. Drôle d’impression tout de même, lorsqu’on voit les amis de ses parents le saluer, s’excusant presque de ne pas avoir chanté plus fort ou protestant de leur enthousiasme. Il faut reconnaître que les drapeaux français qui ont fleuri après les attentats du 13 novembre – un geste que l’on pouvait trouver absurde – sont peu de choses comparées au sentiment patriotique tel qu’il s’observe, tel qu’il est encouragé dans d’autres coins du monde… Et puis Zhao passe des examens, échoue, réussit, travaille comme portier, un petit boulot qui lui inspire des commentaires sur la correction (qu’il n’imaginait pas) des Japonais, entre à la fac, quitte pour cela la maison de ses parents et la région, rencontre une fille… Ce n’est pas qu’il oublie le nationalisme, mais on sent malgré tout que celui-ci est mis de côté, n’est plus à tout moment au centre de ses préoccupations.

On pourra toujours se demander si la prise de conscience de Zhao, ses mises en doute progressives n’ont pas été, d’une certaine manière, orchestrées par le réalisateur.

UN JEUNE PATRIOTE de Du HaibinC’est assez beau, cette manière dont le garçon évolue, et le film avec lui. De film-dossier, Un jeune patriote se transforme en quelque-chose qu’on pourrait qualifier de « documentaire d’accompagnement », d’une empathie touchante. Avec des moments réellement frappants, comme lorsque Zhao, avec sa professeure et d’autres étudiants, se rend quelques semaines enseigner à de jeunes enfants dans un état de quasi-misère, dans une province reculée. « Je suis chinois » est alors la première phrase que les écoliers récitent… Le film n’en oublie donc pas son fil rouge du nationalisme. Par moments, la question ressurgit, Zhao exprimant sur le sujet des sentiments de plus en plus mêlés. Désapprobateur à l’égard des associations de propagande qui s’activent à l’université, il prend surtout conscience de la brutalité des autorités lorsque la nouvelle maison de ses parents, en pleine construction, et celle de ses grands-parents, sont démolies, sans possibilité de recours (son grand-père, déjà affaibli, meurt peu de temps après, une issue probablement hâtée par le choc du déménagement). Le constat est cynique, mais on mesure combien ces drames dans la vie (au même titre, par exemple, que l’assassinat du maire mexicain de Western, vu et apprécié à Belfort) sont utiles aux films. Comme ressorts dramaturgiques, disons, mais surtout parce que ces événements forts interpellent, font réagir, incitent à se (re)positionner, à réfléchir.

On pourra toujours se demander si la prise de conscience de Zhao, ses mises en doute progressives n’ont pas été, d’une certaine manière, orchestrées. Sans soupçonner une malignité de la part du cinéaste, il est certain que, comme on dit en sciences sociales, la présence d’un observateur influe sur le comportement de l’observé. Le garçon (qui, à la fin du film, se destine à la photographie) aurait-il suivi un tel chemin s’il n’avait pas été entouré pendant cinq ans d’artistes, de créateurs, qu’on imagine relativement (même si prudemment) critiques envers le régime ? Question pour les théoriciens du documentaire, en attendant saluons à nouveau l’existence de ce beau film.

Nouvelle tentative avec People Talking Nonsense, de la jeune cinéaste Zhang Yin’an. Mauvaise pioche : une succession interminable de scènes dans lesquelles la réalisatrice filme ses amis bohèmes déblatérer sur l’art, la vie, l’amour… devant leurs gobelets Starbucks. Dans le genre, on a rarement vu aussi creux et complaisant, avec notamment cette bande-son vaporeuse pour souligner le spleen si profond de ses personnages. Incompréhensible que la douce ironie du titre (joli) se soit à ce point perdue en route. On dira que ce premier long-métrage a le mérite de nous faire voir que les cercles artistes branchés sont aussi insupportables en Chine qu’ailleurs…

Comme thriller sérieux, La Marcheuse ne fait pas le poids. Ce que, par moments, le film paraît proposer à la place pourrait intéresser : quelque-chose comme un huit-clos théâtral, mi-bouffon, mi-grinçant, presque genetien.

LA MARCHEUSE de Naël MarandinEn sélection officielle, La Marcheuse (notre photo de une ; sortie en salles en France arrêtée au 3 février) est lui un film français. Naël Marandin, après plusieurs années passées en Chine, a souhaité consacrer son premier long-métrage à ces femmes immigrées qui travaillent comme prostituées, escorts, masseuses, dans le quartier parisien de Belleville, avec leurs espoirs (un permis de séjour, une vie meilleure pour leurs filles) et leurs craintes (une arrestation par la police qui, sauf protection inhabituelle, signerait leur retour au pays). Lin vit ainsi avec sa fille adolescente, dans l’appartement cossu d’un vieil homme infirme dont elle s’occupe au quotidien. Voici pour l’ancrage documentaire. Le cinéaste s’empresse d’introduire en plus une fiction, dans un geste volontariste qui, a priori, peut séduire. Un jour, le voisin de Lin, séduisant voyou recherché par une bande de malfrats à qui il doit de l’argent et qui a besoin d’un endroit pour se cacher, impose sa présence dans l’appartement. On réalise vite que l’homme est peu redoutable – et que ses poursuivants ne le sont guère plus.

Comme thriller sérieux, La Marcheuse ne fait pas le poids. Ce que, par moments, le film paraît proposer à la place pourrait intéresser : quelque-chose comme un huit-clos théâtral, mi-bouffon, mi-grinçant, presque genetien, avec ces deux femmes, la mère et la fille, à la fois séduites et exaspérées par ce bad boy d’opérette, et l’infirme dans sa chambre qui n’a pas la moindre idée de la situation. Pourquoi est-il difficile d’y adhérer complètement ? Peut-être que cette direction n’est pas suffisamment franche ou assumée pour qu’on puisse se défaire d’une impression de banalité. Peut-être surtout que dans ses ressorts, les interactions entre les personnages, le film demeure vraiment trop sommaire, incapable de dépasser le stade d’alternatives convenues (qui désire qui, utilise, trahit qui ?). Certains passages, par ailleurs, nous ont paru relever un peu de la posture. Par exemple, quand Lin doit passer la nuit dans un club avec une amie et les deux policiers qui l’ont tirée d’affaire. Bien obligée – sinon « ils ne seront pas contents ». L’un des deux hommes exige même une fellation dans les toilettes. Après quoi, scène suivante, il la raccompagne devant chez elle et lui donne un baiser fougueux, comme si une part de lui croyait vraiment avoir séduit cette femme qu’il n’a que violentée. Coup du cinéaste à qui on ne la fait pas, bobo content de lui qui connaît, lui, les femmes, et n’a que mépris pour ces mecs qui croient en la sincérité d’une affection monnayée…

Sur ce qui est en train de s’imposer comme la principale question sociale et politique du temps, Mediterranea est assurément un document précieux.

MEDITERRANEA de Jonas CarpignanoPar contraste, toujours sur la question de l’immigration (belle initiative que la rétrospective « Migrants aujourd’hui »), on a été plus séduit par la modestie de Mediterranea, de l’italien Jonas Carpignano, dont on avait raté la sortie en salle en septembre dernier. Fiction minimale qui retrace le parcours de deux migrants du Burkina à l’Italie, où ils sont recueillis par une famille éloignée, trouvent un travail, se voient en butte à l’hostilité d’une partie de la population ; c’est un beau film, qui n’évite pas parfois une impression de déjà-vu, mais qui sait aussi rendre compte d’un tas d’aspects concrets de la vie d’un immigré récent : les portables qui s’échangent ou se revendent entre les migrants, les séances Skype avec la famille restée au pays et les cadeaux pour la fille, l’aide apportée par l’association de soutien locale… Sur ce qui est en train de s’imposer comme la principale question sociale et politique du temps, voici assurément un document précieux.

Le 28ème Festival Premiers Plans d’Angers s’est déroulé du 22 au 31 janvier 2016.