Woody Allen, l’homme anti-intellectuel ?

Il y aurait deux Woody Allen : celui du côté de Shakespeare (léger, allègre, « merry ») et celui du côté de Dieu (grave, noir, punitif). Avec L’homme irrationnel et son prof de philo passant à l’acte, le cinéaste poursuit sa veine moraliste et sous influence dostoïevskienne (Dieu est mort, tout ça, tout ça). Le résultat n’est pas loin d’être catastrophique. Match Point : 1. L’homme irrationnel : 0. 

Professeur de philosophie charismatique (soi-disant), Abe prend son poste dans une nouvelle université et fait chavirer le coeur de deux femmes, sa collègue Rita – Parker Posey, une Katharine Hepburn tout trouvée pour un biopic – et son étudiante Jill (Emma Stone), une fille de la haute qui le trouve si fascinant qu’elle en délaisse son petit ami, pour le coup devenu trop conventionnel. Abe est mollement interprété par Joaquin Phoenix, tout en mèche et en bedaine. La voix-off, partagée entre Stone et Phoenix, ne nous quittera pas. C’est sans doute la pire qu’on puisse trouver chez un narrateur hors pair comme Woody Allen. 

Abe est impuissant à tous les niveaux. Impossible pour lui de s’envoyer en l’air avec Rita et de finir un essai sur Heidegger et le nazisme (trop dur). Cynique, suicidaire, le héros du nouveau Woody Allen reprend goût à la vie en se persuadant d’avoir aidé son prochain : ici, une mère de famille se plaignant d’un juge partial et vraisemblablement corrompu qui veut lui retirer la garde de ses enfants. Abe surprend la conversation et se décide à faire justice. Cette volte-face dans le récit de L’homme irrationnel n’a aucun intérêt, si ce n’est celui de nous ramener à la veine noire et moraliste du cinéma de Woody Allen, après le plus léger Magic in the Moonlight (Shakespeare, l’autre face de l’Allen). Abe trouve en effet son salut via l’acte le plus condamnable, l’acte divin. Dostoïevski en a tiré son roman fondateur Crime et châtiment. Qui inspirera les grands Crimes et délits et Match Point (et dans une certaine mesure un troisième, très bon, Le rêve de Cassandre).

Puisqu’on rit de L’homme irrationnel, autant y aller franchement et chercher la comparaison du côté des Inconnus et de la sitcom AB Productions « La philo selon Philippe ».

Dans L’homme irrationnel, Crime et châtiment est une pièce à conviction (Abe y couche des notes compromettantes) et son auteur un nom de plus parmi un catalogue de stars de la philo : Kant, l’homme de « l’impératif catégorique », Sartre, l’homme de « l’enfer, c’est les autres », Heidegger, Simone de Beauvoir. Comme si le name-dropping suffisait à donner à l’ensemble une profondeur philosophique. Les scènes de cours avec Phoenix derrière son pupitre cossu de politicien sont risibles. Puisqu’on en rit, autant y aller franchement et chercher la comparaison du côté des Inconnus et de la sitcom AB Productions « La philo selon Philippe ». Le hasard a voulu qu’on tombe récemment sur cette brève des Cahiers du Cinéma, datant de janvier 1981 : « Incroyable mais vrai : un article de L’Express compare avec sérieux Woody Allen à Emmanuel Kant« . Ne lui  enlevons pas ça. Woody et les philosophes, ça fonctionne aussi bien qu’avec les robots. 

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MANHATTAN de Woody AllenLe cinéaste ne porte pas l’institution universitaire dans son coeur. Il a fait son éducation intellectuelle en autodidacte, grâce à sa première épouse Harlen Rosen, alors étudiante en philosophie. A l’époque, il fut l’éduqué plus que l’éducateur-pygmalion de Manhattan. En agissant selon son “instinct”, Abe partage peu ou prou les même valeurs que Isaac, le héros de sa comédie romantique canonique 
 : « on donne trop d’importance au cerveau ». Un paradoxe, à l’image de Woody, intellectuel et anti-intellectuel. Le premier contact avec Mary (Diane Keaton), new-yorkaise branchée et cassante dont Isaac finit par tomber amoureux, est tout sauf amical.  Yale, prof de fac et confident d’Isaac, est un type vaniteux. Le prénom n’est pas choisi au hasard. Lors de sa dispute avec Isaac, celui-ci lui rappelle qu’il finira comme le squelette de sa salle de classe.

Manhattan commence d’ailleurs dans un grand chambardement symphonique à la 2001, Rhapsody in Blue de Gershwin se substituant alors aux valses de Strauss. C’est l’aube du jour et de l’humanité new-yorkaise, allenienne. C’est l’Amérique, telle que les immigrants auraient pu la voir en mettant pour la première fois les pieds à New York (lire l’analyse que Anne Gillain consacre au film dans la collection Synopsis). Et Isaac de tenter d’introduire de l’ordre dans le chaos de sa création littéraire (“trop solennel”, “trop religieux”, « trop ceci », « trop cela »…). Avec la scène de visite du planétarium, s’affirme de manière plus poétique la domination du primitif sur l’intellect. Mary et Isaac se rapprochent et s’apprivoisent en faisant l’expérience du cosmos, arpentant le décor comme s’ils étaient les premiers – ou les derniers – êtres au monde. Il y a plus de « philosophie » dans cette scène que dans les cours magistraux de L’homme irrationnel

L’HOMME IRRATIONNEL (Etats-Unis, 2015), un film de Woody Allen, avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey. Durée : 95 min. Sortie en France le 14 octobre 2015.