MEURTRE A PACOT : les règles du jeu changent, pas les perdants

Haïti, juste après le tremblement de terre de janvier 2010. Un couple loue la partie viable de sa villa en ruines à un étranger d’une ONG, mais le nouveau-venu s’installe avec une petite-amie autochtone… Le séisme montré comme un faux reset social : Raoul Peck feint de redistribuer les rôles de maîtres et de serviteurs pour mieux prouver la rigidité des classes. L’un des meilleurs films vus à la Berlinale 2015.

Les cinéastes italiens de la modernité creusent le sol chacun à leur manière. Prenez Rossellini, par exemple. Dans Voyage en Italie, George Sanders et Ingrid Bergman misent sur des vacances de la dernière chance pour sauver leur couple. Et le miracle arrive : arraché aux ruines de Pompéi, voici le moulage d’un couple enlacé, preuve tangible que personne n’est à l’abri de voir ressurgir un amour perdu. Pasolini, c’est un peu différent. A la fin de Théorème, la faiseuse de miracle incarnée par Laura Betti s’enterre vivante dans la terre noire de l’Etna et donne naissance à une source d’eau qui pourrait très bien grossir en Jourdain. Sous les débris, la vie peut renaître… On parle d’Italie pour un film tourné en Haïti parce que son réalisateur, Raoul Peck, convoque Théorème dans sa note d’intention et parce que dans Meurtre à Pacot, il y a une ruine et un couple dans le même état de délabrement que sa baraque. A voir ce qu’il reste de leur villa, on les devine aisés ces deux survivants du tremblement de terre de 2010. Egoïstes aussi, surtout elle (la chanteuse Ayo), qui refuse de sortir de son jardin, cantonnant ainsi le film au huis-clos, et s’inquiète de devoir se mettre aux tâches ménagères, maintenant que Joseph le domestique est peut-être mort. Ils mettent pourtant leur principes de côté pour loger un Blanc envoyé par une ONG et avoir de quoi payer les travaux sans lesquels la villa balafrée sera rasée. Sous la ruine de la bâtisse, les braises encore chaudes de l’amour, et en catalyseur, l’étranger venu d’ailleurs, tel Terence Stamp dans Théorème ? C’est plus complexe que ça, plus imprévisible aussi malgré la valeur programmatique du titre.

Contrairement à Pasolini, Peck se moque de la spiritualité à la faveur d’une scène où un trio de femmes venu porter la parole de Jésus effraie la maîtresse de maison (pour les trois mégères, le séisme a puni les pêcheurs). L’amour, il n’y croit guère plus : pas de beauté cachée sous la baraque, mais une odeur pestilentielle dont l’origine tient d’un événement tragique, refoulé par le couple. A quoi croit-il alors, Raoul Peck ? A la terrible imperméabilité du cloisonnement social. Dans Meurtre à Pacot, le séisme n’est pas qu’un désastre humanitaire dont on devine l’ampleur en quelques plans, au début (des hommes en combinaisons blanches profitent de la nuit pour entasser les dépouilles dans un camion). C’est aussi une manière de battre les cartes. Elle était la reine, il était le roi, ils avaient un valet, et voilà que tout est mélangé. Pour un temps seulement. A l’écran, les cartons annonçant les passages des jours prenent bien soin d’en décompter sept et donnent le sentiment qu’un nouveau monde émerge, comme celui créé par Dieu. Tromperie. L’Homme est trop attaché à ses privilèges pour laisser faire ça, et le peuple dans sa globalité trop peu concerné pour prendre sa revanche (scène amère où l’héroïne s’aventure enfin dehors pour tomber sur des compatriotes balayant mollement quelques feuilles alors qu’il y a tant à faire, partout).

Très belle direction d’attention, à grande échelle, que celle de « Meurtre à Pacot » qui agite son Blanc comme un drapeau, alors que le bouc émissaire est ailleurs.

MEURTRE A PACOT de Raoul PeckLe peuple, moins une. La maîtresse du Blanc. Andrémise, une jeune femme noire issue du peuple, libre dans sa sexualité, lucide. Elle demandera à se faire appeler Jennifer et ça n’aura rien d’une lubie adolescente. Elle ne suit pas une mode, elle change d’identité. Pas bonniche, elle l’a été suffisamment (il suffit de la voir porter un grand seau d’eau sur sa tête pour comprendre d’où elle vient) : maîtresse. C’est elle Terence Stamp, pas son homme blanc, car nous ne sommes pas dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?. Meurtre à Pacot montre le racisme moderne, le racisme qui est aussi et surtout un racisme de classe, parfaitement verbalisé par le maître de maison intimement persuadé, par exemple, de la profonde et insurmontable incompatibilité entre un enfant pauvre et des parents adoptifs riches. Il n’y avait pas de ça dans la comédie avec Christian Clavier, où les gendres et leur beau-père appartenaient à la même bourgeoisie. La caste était le plus petit dénominateur commun. Il n’y avait pas de dégoût de l’autre, uniquement des blagues, comme si à ce niveau là, entre gens du même monde, le racisme ne pouvait choquer que des personnes sans humour.

Dans le film de Raoul Peck, la défiance croît à l’encontre de celle qui a le toupet de s’arracher non seulement à sa condition, mais également à cet enfer insulaire. Le culot d’occuper la chambre du couple, de faire aussi bien que lui, voire même mieux ; plus jeune, plus riche. C’est insupportable pour les privilégiés, jaloux. Les rouages de leur réplique – restons dans le champ lexical sismique ; après tout, le tremblement de terre est métaphorique en partie : de la terre émerge une créature laborieuse venue éclipser le soleil de ceux de la surface – se mettent en place sans que nous y prenions garde, nous spectateurs, obnubilés par nos a priori. Très belle direction d’attention, à grande échelle, que celle de Meurtre à Pacot qui agite son Blanc comme un drapeau, alors que le bouc émissaire est ailleurs. Le film prend son spectateur en défaut d’identification, jouant sur l’empathie automatique qu’il peut nourrir à l’égard des premiers personnages de victimes à l’écran. Mais les vraies victimes ne sont pas celles que l’on croit et la leçon administrée à Raoul Peck dans ce domaine est implacable. La catastrophe a beau changer les règles du jeu social, les gagnants restent les mêmes et ceux qu’ils battent perdent encore plus gros qu’avant.

MEURTRE A PACOT (France, Haïti, Norvège, 2014), un film de Raoul Peck, avec Ayo, Alex Descas, Lovely Kermonde Fifi, Albert Moléon, Thibault Vinçon. Durée : 130 minutes. Sortie en France indéterminée.