Les voix de Khady Sylla et du cinéma africain

Le 36e Festival des 3 Continents consacrait une programmation à Khady Sylla, cinéaste sénégalaise disparue en octobre 2013. Plus qu’une simple rétrospective, cette programmation mettait en lumière une femme de parole et redessinait la généalogie du cinéma d’Afrique noire, du père Sembène Ousmane à Diana Gaye, en passant par Djibril Diop Mambety. 

Se pencher sur l’oeuvre de Khady Sylla offre l’occasion de rappeler que son pays fut le berceau du cinéma d’Afrique occidentale. Si le court métrage Afrique-sur-Seine, moment fondateur de cette histoire, doit sa paternité à trois cinéastes sénégalais (Jacques Mélo Kane, Mamadou Sarr et Paulin Soumanou Vieyra), son cadre reste français, parisien. La voix du cinéma africain se fait entendre du dehors, depuis le centre colonisateur. En 1955, le Sénégal n’a pas encore pris son indépendance. A l’image de ce que Naissance d’une nation de Griffith (1914) sera pour l’hégémonie hollywoodienne et la narration classique, le cinéma africain naît en même temps que la nation en 1963 avec Borrom Sarret de Sembène Ousmane. Il faut savoir que le maître révéré a fait partie de l’entourage de la famille Sylla. Khady côtoie des gens du milieu depuis son enfance.

BOROM SARRET de Sembène OusmaneLes 3 Continents les a rapprochés de nouveau avec le double programme associant Borom Sarret et le moyen métrage documentaire Colobane Express de Sylla. De l’un à l’autre, la filiation est nette. Un même décor (Dakar) pour deux films de « transport en commun » (on sait d’où vient la comédie musicale itinérante de Diana Gaye), deux road-movies qui prennent la charrette ou les « cars rapides » comme catalyseur des problèmes sociaux, et l’argent comme problématique principale, comme carburant narratif.

Considéré comme le plus grand nom du cinéma d’Afrique noire, Djibril Diop Mambéty déclara, à l’époque où l’on pensait encore qu’il achèverait sa « trilogie des petites gens » : « le terme du partage s’est cassé si bien qu’on a créé des pauvres là où on a créé des riches. L’argent est à la base de toutes mes histoires. C’est mon ennemi constant. » C’est l’ennemi constant du héros de Ousmane, qui donne des courses gratuites malgré lui et voit son « sarret » rendre l’âme quand il pénètre les beaux quartiers du Plateau (interdits aux charretiers) ; c’est l’ennemi constant du groupe de dakarois de Colobane Expressqui se désagrège quand il est à l’arrêt. La somme à verser sème la discorde entre les passagers, une grand-mère qui décrète qu’on a jeté un mauvais sort sur le bus finit son trajet à pied, « l’apprenti », soit la personne qui trouve la clientèle sur le bas-côté et la fait grimper illico, est accusé d’arnaquer et ses clients et même son patron, lequel, dans un accès de démence, poursuit une resquilleuse un poignard à la main.

Dans La noire de…, la voix intérieure de Gomis renvoie au paradoxe de la colonisation : Gomis parle en off une langue qu’elle ne parle pas en in, sa parole est enfermée dans un espace mental, son corps de « négresse » dans les murs d’un appartement bourgeois.

Borom Sarret donne à entendre la voix intérieure de son personnage principal – en français. On retrouve ce procédé dans La noire de…, autre film de Sembène Ousmane, très important au regard de son sujet (la maltraitance qu’une femme blanche française fait subir à sa domestique noire) et de sa place dans l’histoire du cinéma africain. Il s’agit en effet du premier long métrage réalisé par un cinéaste d’Afrique noire (pour la petite histoire, son actrice s’attira la vindicte populaire en acceptant d’être filmée nue). La voix intérieure de Gomis n’est pas un accessoire, une facilité de scénario. Elle renvoie au paradoxe de la colonisation : Gomis parle en off une langue qu’elle ne parle pas en in, sa parole est enfermée dans un espace mental de la même façon que son corps de « négresse » ne va pas hors les murs de l’appartement de ses employés. Cet enfermement est par anticipation l’antithèse du film sénégalais, urbain, à l’air libre. La charge anti-colon de Ousmane était couplée au Monologue de la muette. Sylla y raconte peu ou prou la même chose, avec le même procédé (la voix intérieure d’Amy, une jeune femme de ménage venue des campagnes), à la différence près que ce sont des dakarois qui exploitent d’autres dakarois. Sylla donne la parole à ces bonnes qui n’ont pas sa culture ni ses qualités d’écriture.

Khady-Sylla-filmographieTels sont les traits marquants de cette programmation : la voix parlée et écrite de la cinéaste sénégalaise, sa présence à l’image et son regard de filmeuse, le rapport entre le dedans et le dehors. Une fenêtre ouverte est le film où cette dualité s’exprime de la manière la plus évidente et la plus émouvante. Sylla y traite de sa propre folie face caméra via celle de Aminta Ngom qui deviendra son amie  : « En 1994, fascinée par le nombre de fous errants dans les rues de Dakar, je décide de faire un film sur eux. Malheureusement ou fatalement, le film est surexposé comme mon regard sur les fous errants et en général sur le monde. C’est lors de ce film que j’ai rencontré Aminta Ngom. (…) Quelques temps après le film surexposé, je tombais malade et passais de l’autre côté et voyais ce que les autres ne voient pas. L’oeil disloqué, l’antiquité de la bulle de verre, le ciel devenu trop bas, l’horizon trop près. Je faisais l’expérience de l’intérieur.»

Ce qu’il reste de la folie s’intéresse à la psychiatrie en tant qu’elle est une institution européenne déplacée dans un contexte africain riche de croyances et de pratiques que l’occidental jugera comme irrationnelles.

Une fenêtre ouverte trouve un prolongement passionnant avec Ce qu’il reste de la folie de Joris Lachaise, déjà précédé d’une très bonne réputation depuis sa présentation au dernier FID de Marseille. Lachaise fut le directeur de la photographie de Une simple parole, le dernier film de Khady Sylla et le plus intime en ce qu’il constitue pour elle un retour aux sources, à sa famille. Pour Sylla, on est mort que lorsque notre nom n’est plus prononcé (sa sœur Mariama a demandé aux spectateurs nantais de chuchoter son prénom avant la projection du double programme Borom Sarret – Colobane Express) . A travers son dernier voyage, elle cherche à renouer avec l’oralité de sa culture, elle se demande « qui va chanter la lignée ». Le hasard a voulu que Ce qu’il reste de la folie et Une simple parole fussent terminés en même temps. Lachaise a été le double blanc de Khady Sylla et vice versa.

CE QU'IL RESTE DE LA FOLIE de Joris LachaiseCe qu’il reste de la folie s’intéresse à la psychiatrie en Afrique noire, en tant qu’elle est schizophrène, en tant qu’elle est une institution européenne blanche déplacée dans un contexte africain riche de croyances, de superstitions et de pratiques que l’occidental juge comme irrationnelles. Le film de Lachaise s’interroge sur la compatibilité entre les deux approches. Dans ce syncrétisme thérapeutique, le psy vaut le sorcier, le DSM IV (manuel des troubles mentaux) le Coran ou la Bible, le psychotrope le sang de chèvre, etc. Et Khady Sylla, qui figure parmi les patients de l’hôpital de Thiaroye de noter : « Ce qui pouvait marcher dans les villages ne marche pas dans les villes. Nos maladies sont urbaines. ». Ce qu’il reste de la folie n’opère pas de fracture entre les sains d’esprits et les déments. Le dedans et le dehors existent à parts égales. On est soit dans l’un, soit dans l’autre. Le malheur d’Aminta dans Une fenêtre ouverte n’est pas tant d’être folle que d’être assignée à résidence. La lumière surexposée qui trouble Sylla est une lumière trop blanche. L’aliénation dans Ce qu’il reste de la folie dépasse le clinique. Les âmes y sont malades de leur colonisation.

La 36ème édition du Festival des 3 Continents s’est déroulée du 25 novembre au 2 décembre 2014.