Larry Clark sent-il comme Monsieur Merde ?

Le réalisateur de Kids et Ken Park filme toujours ce qu’il aime (les corps d’éphèbes, le skate et la débauche), mais cette fois à Paris. Dans The Smell of Us, il joue un clochard, cadavre ambulant dans lequel on préfère voir une bonne nouvelle cinématographique : Larry Clark paraît peut-être mort, mais il bouge encore. Mal, mais il bouge.

Larry Clark doit puer. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est lui. A le voir tout crado et allongé face contre terre sur un bout du parvis du Trocadéro, puis ramper misérablement, fatigué de servir d’obstacle aux skateurs bondissants, on se doute qu’il ne sent pas la rose. Ce n’est pas Larry Clark, c’est son personnage, surnommé Rockstar, mais c’est la même chose. Un cinéaste ne se met pas en scène si ce n’est pas pour faire un peu d’autoportrait ou alors il ne mérite pas d’être considéré comme un cinéaste. Quelle interprétation faire de cette pitoyable intro ? On croyait Clark fini, mais il bouge encore ? Même inerte et foutu, il continue de faire s’agiter les jeunes ? Revenir d’entre les morts, c’est l’histoire de sa vie, autant donc la raconter ? Je me déteste ? Je suis une merde ? Je vous emmerde ?

Clark, c’est le Monsieur Merde de Leos Carax, en moins agressif (quoique le regard noir qu’il lance à Pacman, roi déchu des skateurs, suggère une grande violence latente) et en moins mordant (quoiqu’il suce les orteils dégueulasses d’un escort boy avec le même naturel que Merde, avalant le doigt d’un régisseur dans Holy Motors). Clark sent mauvais et il cherche de quoi couvrir cette puanteur dans la transpiration des Adonis sur roulettes. Cette odeur est son linceul, un linceul vaguement christique, moins là pour l’embaumer que pour le ramener à la vie. Un peu vampirique le Clark, mine de rien. Sauf qu’un Clark assoiffé manque de goût. Et en s’intéressant à Scribe, scénariste de The Smell of Us, il n’a pas trouvé le Harmony Korine français.

Larry Clark fait ce qu’on attend de Larry Clark, mais en pire. Christique, le Larry, maso même. Dommage qu’il ne soit pas le grand protagoniste de The Smell of Us, qu’il laisse la main à une jeunesse que l’on soupçonne d’être purement phantasmatique.

THE SMELL OF US de Larry Clark L’apport de Korine à la carrière de Clark se fait sentir maintenant que l’auteur n’est plus là, remplacé par un ersatz*. Ca pourrait sentir le Kids français, mais non. Kids avait beau paraître lâche dans son récit et finalement classique dans son déroulement (d’un côté, une jeune femme en chasse de l’ado qui lui a transmis le SIDA ; de l’autre, l’ado en question, à tout moment susceptible de contaminer une autre), il était solide. Et Ken Park, c’était du Chanel N°5 niveau scénario. L’agitation de The Smell of Us ressemble davantage à un cache-misère qu’à une nécessité dramatique. Ca ne tient pas du patchwork, plutôt du rapiéçage, d’un moyen de rattraper ce qui a foiré, soit à l’écriture, soit au tournage (ou les deux).

Il est donc question de skateurs, dont certains servent d’escort boys pour des vieux, hommes ou femmes, et couchent entre eux, mais pas autant qu’ils le voudraient (la faute à celui qui est gay seulement pour le boulot alors que son meilleur ami est fou amoureux de lui). Beaucoup de plans sur les pubis et les torses nus, quelques images purement pornographiques, des provocations parfois gratuites, un Michael Pitt qui vient pousser la chansonnette, guitare à la main, etc. The Smell of Us frise la caricature, voire l’auto-flagellation : Larry Clark fait ce qu’on attend de Larry Clark – ou de l’image outrancière qu’on peut en avoir – mais en pire. Christique, le Larry, maso même. Dommage qu’il ne soit pas le grand protagoniste de The Smell of Us, qu’il laisse la main à une jeunesse que l’on soupçonne d’être purement phantasmatique (trop porno-chic-bourgeoise-décadente, rebelle mais en Heidi Slimane) ou qui souffre en tous cas d’un flagrant manque d’authenticité. Il aurait été mieux en héros. La preuve : quand il laisse la main à une femme de son âge, une folle qui pourrait être lui, s’acharnant sur Mat, l’éphèbe en chef, il se passe un truc. Plus en tous cas que quand il filme le souk dans l’appartement d’un client (séquence moins forte et trouble que son équivalent dans Eastern Boys de Campillo) ou l’incendie d’une voiture, juste histoire de dire que ses jeunes, c’est trop des punks. On repense alors à Ken Park, au moins autant un film sur les parents que sur leurs enfants, et on se dit qu’on aimerait voir Clark mettre les jeunes de côté et assumer ce tropisme sous-jacent pour leurs vieux. Mieux vaut un léger parfum de naphtaline qu’une odeur acre de sueur et de Calvin Klein.

*Scribe a réagi sur Twitter à ce qualificatif en nous invitant à lire son scénario, disponible à la Cinémathèque française. C’est par manque de temps que nous ne l’avons pas fait et pas par négligence. Cette lecture ne pourra pas changer notre vision du film, qui doit valoir pour lui-même, sans mode d’emploi. Elle nous éclairera par contre sûrement sur la responsabilité du « rapiéçage dramatique » que nous déplorons et qui, vu la réaction de l’auteur, lui incombe probablement moins que ce que le résultat final laisse croire.

THE SMELL OF US (France, Etats-Unis, 2014), un film de Larry Clark. Avec Lucas Ionesco, Hugo Behar-Tinières, Diane Rouxel. Durée : 92 min. Sortie en France le 14 janvier 2015.