O VELHO DO RESTELO : Manoel de Oliveira loin de nous

Un Gebo manqué et une hospitalisation plus tard, Manoel de Oliveira réussit un nouveau très beau film : une épure de son cinéma qui nous amène de plus en plus loin du monde concret, dans la sphère de l’esprit.

C’est avec un mélange de bonheur et de crainte qu’on abordait le nouvel Oliveira. Bonheur de voir le cinéaste réaliser ce film dont l’existence semblait bien compromise l’an dernier. Crainte d’une nouvelle déception après l’inexplicable Gebo et l’ombre. Oliveira, depuis, a été hospitalisé, après quoi il s’est vu interdit de tournage, faute de financement. Que ses nouveaux projets soient interrompus parce que plus personne ne veut assurer un monsieur de 105 ans nous apparaissait comme la chose la plus triste du monde. Partant de là, O Velho de Restelo rassure à double titre. D’abord parce qu’il témoigne du fait que le cinéaste s’est remis à tourner : celui-ci a même enchaîné avec un nouveau long-métrage, en post-production selon IMDB. Surtout, parce que derrière son apparence de film mineur, ou de circonstance (19 minutes incluant des extraits de ses films passés, comme pour nous faire patienter en attendant A Igreja do Diablo), ce court-métrage constitue en lui-même un magnifique objet.

Quatre acteurs fidèles interprètent des figures célèbres de la littérature hispanique : Don Quichotte et les écrivains Luís de Camões, Camilo Castelo Branco et Teixeira de Pascoaes. Ils discourent dans un jardin tandis que leur oeuvre est évoquée par des extraits de films : ceux d’Oliveira lui-même (Non ou la vaine gloire de commander, Le jour du désespoir…), le Don Quichotte de Kozintsev (1957), dont on découvre la poésie naïve. Tous les propos échangés ici ne sont pas passionnants. On ne leur prête de toute manière qu’une oreille distraite. Ce qui frappe, c’est ce qu’ils indiquent d’un cinéaste qui vit manifestement de plus en plus reclus, coupé du monde, dans ses vieux livres, ses illustrations de Gustave Doré, dans ses marottes : le déclin du monde ibérique, qu’il ressasse depuis déjà pas mal d’années. On y cherchera en vain la fantaisie, la sensualité, qui perçaient encore dans ses films précédents (hors Gebo). Plus rien qui arrime aujourd’hui Oliveira à du quotidien (la logeuse chaleureuse de l’Etrange affaire Angelica). On y perd sans doute : plus de contraste bienvenu entre le monde un peu solennel de l’esprit et des sphères plus triviales, dont l’existence nous était régulièrement rappelée (un flash info sur les 35 heures de Martine Aubry et un chanteur de rock qui s’imposaient dans la demeure d’un autre temps de La Lettre ; un Libé, un Monde et un Figaro dans Je rentre à la maison). On ne peut pas s’en cacher : Oliveira est aujourd’hui loin de nous, et cet éloignement provoquera chez beaucoup l’indifférence. O Velho de Restelo est sans doute l’oeuvre d’un (très) vieil homme, d’un érudit désormais cloîtré chez lui. Mais d’un vieil homme à qui il serait donné de faire des films, de mettre des images sur ses rêveries : incongruité bouleversante, produisant un objet qui nous amène là où on n’était honnêtement jamais allé.

O VELHO DO RESTELO (Portugal-France, 2014), un film de Manoel de Oliveira, avec Luís Miguel Cintra, Ricardo Trepa, Diogo Doria, Mario Barroso. Durée : 19 minutes. Sortie en France indéterminée.