THE CUT, toutes les séparations familiales dues à la géopolitique du XXème siècle

Récit du génocide arménien à travers l’histoire du forgeron Nazareth : engagé de force dans l’armée, massacré et laissé pour mort, puis se cachant pendant que durent les exactions… D’apparence très conventionnelle dans un premier temps, le nouveau film de Fatih Akin finit par prendre un tournant inattendu plus intéressant…

Passant à la fresque historique, c’est peu dire que Fatih Akin peine d’abord à convaincre. Récit du génocide arménien à travers le parcours du forgeron Nazareth, The Cut se présente comme un téléfilm peu inspiré avec des moyens. Quelques bonnes idées, un récit presque picaresque qui, globalement, se tient, mais trop de passages attendus à la limite du ridicule ou du cliché. Tout au plus peut-on lui savoir gré de mettre des images sur un événement certes connu, rebattu (lois mémorielles, débats d’intellectuels), mais rarement illustré. Sur la Shoah, le film serait un parmi cent. Sur le génocide de 1915, il apparait encore relativement isolé et cela peut lui valoir une petite indulgence, comme première tentative de fiction appelant une prise de relai par l’histoire et la pédagogie.

Tahar Rahim dans THE CUTLa seconde partie est plus étonnante : Nazareth à la recherche de ses filles, à la fin du conflit (Tahar Rahim, toujours bien sauf quand on lui demande de faire des choses comme jeter des pierres au ciel pour défier Dieu). Comme souvent, c’est quand elle passe du collectif à l’individuel (un personnage peut suivre sa propre trajectoire sans forcément représenter la destinée de son peuple), de l’évènement proprement dit, avec les images choc qu’il charrie (exécutions, charniers), à la difficile gestion par ses rescapés de « l’après », que la fiction fait mouche. Nazareth, de héros de survival, devient un vagabond photogénique qui traverse le monde en sautant dans des trains. Un Cuba approximatif, un sud des Etats-Unis qui ne l’est pas moins : vignettes plaisantes, comme dans un vieux Tintin. On pense au Cardinal de Preminger, qui lui aussi quittait l’Europe après un génocide pour l’Amérique et y retrouvait la violence, la haine du Ku Klux Klan et ses fermiers brutes épaisses. Toutes proportions gardées : The Cut reste de bout en bout, à bien des égards, un film manqué. Là où, malgré tout, il émeut, c’est quand il rappelle que des familles et, de manière générale, des individus séparés pouvaient alors le rester de nombreuses années, les retrouvailles se voyant repoussées par mille délais : lettres sans réponse, déplacements et visites qui n’aboutissent pas et font à chaque fois perdre plusieurs mois. En donnant à voir le caractère très pratique, infiniment frustrant, de ces obstacles, le film finit par incarner d’une belle manière toutes ces séparations, tous ces drames individuels du XXème siècle.

 

THE CUT (Allemagne, 2014), un film de Fatih Akin, avec Tahar Rahim, Akin Gazi, George Georgiou, Simon Abkarian. Durée : 138 min. Sortie en France le 14 janvier 2015.