HUNGRY HEARTS : Adam Driver, jamais sans son fils, ni sans sa viande

Ils se rencontrent dans des circonstances qui, pour d’autres, auraient constitué un repoussoir puis ils se marient et ont un bébé, mais elle ne veut pas entendre parler de docteur et ne jure que par le naturel et les légumes, et lui s’inquiète pour son fils : après La solitude des nombres premiers, Saverio Costanzo reprend la même formule ou presque de film qui trompe son monde, en poussant avec succès sa comédie romantique vers le thriller psychologique.

Plan fixe dans les toilettes d’un resto chinois. A gauche, la porte d’entrée. A droite, la porte menant au trône. Au milieu, le lavabo. Une jeune femme entre par la gauche : Mina, italienne à New York. La porte se referme derrière elle et se bloque. Elle est enfermée. Un grand type sort des gogues, à droite : Jude, New Yorkais à Brooklyn. Il n’a pas le temps de s’excuser d’avoir les intestins en vrac, ça se sent. Il en remet d’ailleurs une couche, au grand dam de sa codétenue, et quand il veut aérer – clac – c’est la porte de droite qui se bloque, confinant encore plus le duo. Heureusement, il a de l’humour, elle a de la délicatesse, alors ils vont sortir et nous allons les retrouver sans surprise endormis dans le même lit, après une ellipse ayant fait d’eux un couple.

Alba Rohrwacher et Adam Driver dans HUNGRY HEARTSC’est un excellent début de comédie romantique, sauf que nous ne sommes pas dans une comédie romantique, mais dans un thriller psychologique. Le glissement progressif qui s’opère de l’une vers l’autre n’est pas le moindre mérite de Saverio Costanzo, déjà adepte du changement de registre avec son précédent film, La solitude des nombres premiers. Ici encore, le fait divers point sous la chronique sentimentale. Alba Rohrwacher est encore là (elle avait reçu le prix d’interprétation à Venise en 2010 pour les Nombres premiers), l’inspiration est du même calibre (un autre roman italien est à la base du scénario, de Macro Franzoso cette fois), avec en plus un dépaysement bienvenu, grâce à New York et Adam Driver.

La « Grosse Pomme » (bon surnom pour un décor de film où la bouffe est un enjeu), c’est la ville de Kramer contre Kramer et de Rosemary’s Baby, les deux films entre lesquels flotte Hungry Hearts. Mina tombe rapidement enceinte de Jude (ça lui évite d’être mutée et séparée de lui, mais on se demande dans quelle mesure il lui a forcé la main), sa grossesse ne se passe pas très bien et elle a la bonne idée de consulter une diseuse de bonne aventure lui certifiant que son fils sera une sorte d’enfant spécial venu des étoiles. Alors après l’accouchement dans une clinique new age, Mina radicalise son végétalisme et son refus de tout avis médical conventionnel au risque de mettre en danger son bébé. Jude l’aime, mais ne peut la laisser faire. Son interprète est le deuxième « plus » de Hungry Hearts : Adam-Driver-de-Girls, encore pour un temps transfuge de cette série, mais promis à devenir Adam-Driver-tout-court, encore plus rapidement que prévu si sa prestation se faisait remarquer (ce qui serait légitime).

Il n’y a pas que la folle d’un côté et le sain d’esprit de l’autre, même si c’est bien la première qui pose problème. Il y a deux modes de vie qui ne peuvent pas coexister durablement, qui sont même improductifs.

Sa présence contribue à nous tromper sur l’identité du film de Costanzo. Lui, on le soupçonne amant, amoureux, protecteur et peut-être un peu fou, comme son personnage chez Lena Dunham. Il l’est, mais Mina, fantomatique – la peau diaphane d’Alba Rohrwacher est parfaite pour ça – exclusive à l’égard de son bébé, va avoir le monopole du bizarre, devenant un mélange de Catherine Deneuve dans Répulsions et Rebecca De Mornay dans La main sur le berceau, sans que Hungry Hearts ne fasse d’elle un personnage purement négatif (il y a bien un moment où il flirte avec cette idée, avant de se reprendre : Mina est malade, pas méchante) ou ne verse dans le fantastique et oublie d’où il vient. Car il vient du concret, du banal, du trivial, du scato même : des toilettes d’un resto chinois, d’une péripétie qui sentait littéralement mauvais et promettait pourtant une belle histoire. Tout était déjà là : celui qui fait ses besoins, deux fois, et celle qui ne peut pas mais reste enfermé avec lui ; le viandard (plus tard, la découverte de la maison de son enfance enfoncera le clou) avec la fragile végétalienne ; l’ingénieur scientiste et sa douce mystique. Il n’y a pas que la folle d’un côté et le sain d’esprit de l’autre, même si c’est bien la première qui pose problème. Il y a deux modes de vie qui ne peuvent pas coexister durablement, qui sont même improductifs, puisque le fruit de leur union est promis à une mort prématurée si aucun des deux camps ne l’emporte sur l’autre. Hungry Hearts raconte une romance où l’amour n’arrive pas à tout sauver. Il raconte aussi une romance bizarrement pourrie par le fait que nous sommes toujours ce que nous mangeons.

HUNGRY HEARTS (Italie, 2014), un film de Saverio Costanzo, avec Adam Driver, Alba Rohrwacher, Robert Maxwell, etc. Durée : 109 minutes. Sortie en France le 25 février 2015.