Oscar Micheaux, le premier cinéaste afro-américain, fut-il aussi le pire ou le meilleur ?

Ni Ed Wood, ni Orson Welles, considéré comme un génie par les uns, un tocard par les autres : Oscar Micheaux faisait des films avec des Noirs et pour les Noirs, à une époque où Hollywood prenait bien soin de les laisser hors-champ. Réalisateur d’une quarantaine de longs-métrages, des années 1920 aux années 1940, Micheaux est aujourd’hui une figure en quête de réhabilitation, à laquelle le FIDMarseille 2014 a rendu hommage avec certaines de ses œuvres inédites en France.

« Dans un de ses films, Ten Minutes To Live, réalisé en 1932, on trouve un homme noir, sourd et muet. Certains analystes voient dans ce personnage l’incarnation de la condition des gens de couleur à l’époque. La vérité, c’est qu’Oscar Micheaux a commencé au temps du muet, qu’il avait du mal avec le parlant et qu’un personnage silencieux, c’était toujours ça de moins à gérer ». David Schwartz est un fervent défenseur d’Oscar Micheaux, le tout premier cinéaste afro-américain. Il lui a consacré une rétrospective en 1987 au Museum of the Moving Image de New York, dont il est le curateur, et s’occupe au FIDMarseille 2014 de l’hommage qui lui est rendu. Schwartz n’en reste pas moins lucide quant aux limites, évidentes, du talent de Micheaux. A commencer par sa direction d’acteurs, trop lâche. Quand ils sont muets, leur pantomime est excessive et risible. Quand ils parlent, c’est pire : leurs intonations sont nulles, peu aidés qu’ils sont par des dialogues d’une banalité désolante.

BODY AND SOUL d'Oscar MicheauxMicheaux voulait du vrai et pour cela, il mélangeait acteurs de métier et interprètes amateurs. Avec Paul Robeson dans Body and Soul (1925), tout roule. Micheaux s’en rend tellement compte qu’il lui confie deux rôles : celui d’un pasteur lubrique et alcoolique, pourtant idole de sa communauté, et celui d’un gentil garçon, malheureusement éconduit par la mère de l’héroïne. On ne sait pas qui est ce gentil garçon. Double bienfaisant de l’homme d’église ? Jumeau ? Micheaux lui-même paraît l’ignorer : il a Robeson sous sa direction, l’acteur est très bon (dans le final, lorsqu’il se transforme en bête traquée, prête à tout pour survivre, il impressionne), alors il en profite, accentuant au maximum sa présence à l’écran, sans se soucier de cohérence dramatique. Le réalisateur est économe, près de ses sous, en grande partie parce que ce sont les siens. Né une vingtaine d’années après l’abolition de l’esclavage, Micheaux travaille d’abord comme porteur de bagages à la gare de Chicago, avec un rêve : aller à l’Ouest, persuadé que l’Américain qui va chercher là-bas son bout de terre ne peut que réussir. Il part donc pour le Dakota du Sud, devient propriétaire mais surtout écrivain, de romans d’inspiration autobiographique. L’un d’eux le fait remarquer par un producteur de films. Il veut acheter les droits pour une adaptation. Micheaux n’y connaît rien en cinéma, alors il fait ce qu’il sait faire : il y va à la gonfle. D’accord pour l’adaptation, mais c’est lui qui la dirige.

Micheaux était si soucieux de ne pas gâcher le moindre bout de pellicule que, lorsqu’il faisait deux prises d’une même scène, il les gardait et les mettait à la suite dans le montage final

Voilà Micheaux devenu réalisateur, scénariste, producteur, du jour au lendemain, et très vite exploitant, car ses films avec un « all star colored cast » sont destinés au public noir et diffusés dans des salles dédiées. On en dénombre 400 entre 1920 et 1948. Micheaux les fait toutes, ou presque, très loin de Hollywood, peut-être même jusqu’en Europe (l’absence d’archive à ce sujet empêche toutefois de l’affirmer), tout en tournant une grosse quarantaine de films dans la période. Il finira par détruire la plupart de ses oeuvres. Un geste étrange pour un homme si désireux de ne pas gâcher le moindre bout de pellicule que, lorsqu’il faisait deux prises d’une même scène, il les gardait et les mettait à la suite dans le montage final (cela arrive notamment dans Body and Soul ; on voit une première fois une scène, puis une seconde fois la même scène, quasiment à l’identique, mais pas tout à fait)…

TEN MINUTES TO LIVE d'Oscar MicheauxTenons-nous là le Ed Wood afro-américain ? Ce serait injuste de rapprocher Micheaux du prétendu « plus mauvais réalisateur du monde ». Son œuvre vaut d’abord pour document, c’est vrai : elle s’inscrit dans des décors naturels, des rues, des habitations, des quartiers noirs où jamais une caméra hollywoodienne ne posait le pied ; mais elle ne vaut pas que pour cela. Son étrangeté, volontaire ou non, peut séduire sans mal le spectateur d’aujourd’hui, davantage rôdé à l’expérimentation narrative que ne l’était celui de l’époque. Un film comme The Girl from Chicago (1933) est un nanar, aucun doute là-dessus. Ennuyeux, laborieux, approximatif en tout et basé sur une histoire stupide : il est à oublier. Concernant Body and Soul et Ten Minutes to Live (1932), deux autres des cinq films montrés au FIDMarseille 2014, c’est une autre affaire. Eux frisent le film mental. Le premier s’achève sur un happy end en forme de rêverie : sa fille morte et le pasteur auquel elle le promettait en fuite, une mère, ruinée, s’assoit à la table de son salon et imagine avoir laissé sa petite, enfin heureuse, épouser l’homme qu’elle aimait. Le deuxième n’est fait que de flashbacks et de récits enchassés, tous là pour masquer l’inanité d’un postulat dramatique insuffisant. Et ça marche. Dans le cabaret où se retrouvent les personnages, numéros de danse et réminiscences se succèdent, avec une liberté narrative qui doit autant à la négligence qu’à l’inspiration de son auteur. Les lacunes sautent aux yeux et surtout aux oreilles (notamment lors d’une séquence tournée dans la gare de Chicago, sur laquelle on entend distinctement quatre ou cinq clampins – pas plus – tenter de reproduire le brouhaha de la foule des voyageurs). Elles ne rendent que plus tendre et valeureuse la figure d’Oscar Micheaux.

Publicité d'Oscar Micheaux