PALERME, film parfait conjugué à l’imparfait

Une rue étroite, deux conductrices obtuses : aucune issue. Bien plus que le film-pitch escompté, un huis-clos qui s’ouvre au monde pour parler d’amour, de fantômes du passé et d’univers évanescents. Les personnages de Palerme vivent dans un entre-deux fantastique qui, surprise, fait même songer à Assaut de John Carpenter.


En plus de vingt ans, la réalisatrice italienne Emma Dante n’a tourné que deux films : Palerme, visible en salles en France pendant la Coupe du monde de football 2014, et I taràssachi, sorti l’année où le Mondial se déroulait sur ses terres… soit en 1990. Entre les deux, près d’un quart de siècle durant lequel elle écrit des pièces et des romans, dont celui qu’elle adapte sur grand écran et dévoile à la Mostra en 2013 : Via Castellana Bandiera, ou Palerme en VF. Emme Dante n’est donc pas une débutante, mais son dernier film lui permet d’entamer un nouveau pan de sa carrière. Et d’intégrer ainsi la nouvelle vague du cinéma transalpin qui nous parvient ces dernières années : celle de Michelangelo Frammartino (Le quattro volte), Alessandro Comodin (L’été de Giacomo), Leonardo Di Costanzo (L’intervallo) ou encore Alice Rohrwacher (Les merveilles) ; Alice étant d’ailleurs la sœur d’Alba, qui joue le rôle de Clara dans Palerme. Si d’autres groupes dans d’autres pays se sont fait remarquer ces dernières années (la constellation Lanthimos en Grèce, l’école de Göteborg en Suède, les nouveaux surréalistes en France, etc.), l’harmonie qui unit le film d’Emma Dante et ceux de ses jeunes ainés semble inégalable. Ils se distinguent par leur unité de ton, de regard, leur humanité immuable, et par une même ambition de parler de l’état du monde sans jamais faire de politique, mais simplement grâce à l’observation patiente des rapports humains au contact d’un environnement spécifique. Un environnement qu’ils filment au temps présent, avec une tendresse et une nostalgie si prégnantes qu’ils donnent l’impression de conjuguer chacune de leurs images à l’imparfait.

 

Les deux héroïnes de Palerme attendent une forme de délivrance, qu’il s’agisse de reprendre la route ou de mettre un terme à leur grand voyage.

Capter la fin d’un monde, et la fin de l’innocence qui va de pair, c’est la rengaine charmante de L’été de Giacomo, de L’intervallo et des Merveilles. Dans chacun de ces films, le passage à l’âge adulte induit l’abandon d’un univers, et une certaine idée de l’Italie qui s’évanouit. Dans Palerme aussi, qu’il s’agisse d’une allée, de la ville-titre, de la Sicile ou de tout le pays, quand l’histoire s’achève une page est tournée. Avant d’en arriver à cet adieu, le film semble en suspens. Le temps, l’action, les décisions, tout se fige. A commencer par l’intrigue, minimaliste en apparence : deux voitures coincées dans une ruelle. Les premières minutes ne le préparaient en rien, mais le film convoque bientôt Assaut de John Carpenter (1976). Dans le classique de « Big John », la nuit durant laquelle se déroule l’histoire correspond au changement de domiciliation du commissariat qui abrite les protagonistes. Un état transitoire qui contamine l’ensemble du film, les criminels qui assaillent le bâtiment prenant bientôt l’apparence de morts-vivants. Emma Dante conçoit son petit univers de façon analogue. Au début du film, les deux passagères de l’un des deux véhicules décident de se quitter, seulement l’état stationnaire dans lequel elles se retrouvent empêche la rupture d’être consommée. Tant que leur voiture est bloquée par l’automobiliste qui leur fait face, elles ne sont ni ensemble, ni séparés. Les mains sur l’autre volant, Sami, la conductrice plus âgée, qui a perdu sa fille quelques années plus tôt, se trouve aussi dans son propre entre-deux : elle n’est pas encore morte, mais plus réellement vivante. Elle ne parle plus, se laisse diriger par son beau-fils, et apparait même en fantôme à plusieurs reprises aux yeux de son entourage. Comme les silhouettes inquiétantes d’Assaut, elle tient plus du mort-vivant que du protagoniste humain. Les deux héroïnes de Palerme attendent une délivrance, qu’il s’agisse de reprendre la route ou de mettre un terme à leur grand voyage. La souffrance de Sami est limpide, elle l’enserre depuis le jour où elle dut enterrer sa fille. L’autre conductrice, Rosa, qu’Emma Dante incarne elle-même, n’est pas aussi facile à cerner. La raison de son mal-être est résumée en une seule réplique, lorsqu’elle confie à sa fiancée Clara être déjà venue, enfant, dans cette allée. Quand elle était en colère, elle s’y réfugiait et comptait jusqu’à 1000, 2000, 4000 parfois. Touchée par cette anecdote, Clara l’embrasse. Cet élan est sincère, sans aucune pitié, c’est une pulsion et la preuve d’un amour véritable.

Alba Rohrwacher (à gauche) et Emma Dante (à droite) dans PALERME

L’instant rappelle cette scène d’Un beau dimanche de Nicole Garcia, sorti cette année, quand le personnage de Louise Bourgoin dit au protagoniste : «Je t’aime parce que tu es triste». Elle ne l’aime pas parce qu’il est dépressif (emprise clinique des sentiments), ni même parce qu’il est ténébreux (emprise romantique des sentiments), elle l’aime pour sa tristesse, cet état permanent et profond. C’est cela qui pousse Clara vers les lèvres de Rosa, encore une fois, au moins une. Mais le geste ne change rien, l’entre-deux des trois femmes ne saurait être chamboulé par un simple geste, aussi beau soit-il.

Au terme du récit, toutefois, quand Emma Dante détend l’élastique, le lâcher-prise est colossal : tout fiche le camp dans un dernier plan extraordinaire, un glissement vertigineux vers quelque chose de nouveau, de différent, c’est l’éboulement d’un univers vers l’inconnu. Coincés entre l’amour et l’abandon, entre la vie et la mort, entre l’effusion et le vide, les personnages sont enfin libérés, sans qu’Emma Dante ne précise le sort qui les attend. Cette conclusion légitime et éclaire soudainement chaque détail du récit écoulé. La trivialité du voisinage, qui prend les paris sur laquelle des deux « têtes de mule » cèdera la première, prend ainsi une valeur ironique, tant cette petite histoire prend des proportions toujours plus grandes et imposantes, à l’image de l’allée qui s’élargit de façon absurde au fil des séquences. Quand Palerme se referme, la rue semble plus grande que l’écran, l’écran plus grand que la salle, et le spectateur est ravi : le film l’a dévoré.


PALERME (Via Castellana Bandiera, Italie, Suisse, France, 2013), un film d’Emma Dante, avec Emma Dante, Alba Rohrwacher, Elena Cotta. Durée : 92 minutes. Sortie en France le 2 juillet 2014.