UNDER THE SKIN et Bill Viola : un cinéma souterrain

Ces dernières semaines, Scarlett Johansson dans Under the Skin et les personnages des films de Bill Viola (exposés au Grand Palais jusqu’à fin juillet) sont enfermés dans les écrans numériques du métro parisien. La stratégie marketing high-tech n’est peut-être pas le seul lien qui les unit…

Depuis quelques temps, se multiplient sur les murs du métro parisien des écrans digitaux full HD, avec affichage à cristaux liquides et au format portrait. Certains d’entre eux diffusent des bandes-annonces de cinéma d’un nouveau genre. En octobre 2012, la première est consacrée au nouveau James Bond (Skyfall). Quel choc de voir apparaître au détour d’un couloir sous-terrain le visage de Javier Bardem, se retournant vers nous avec une expression étrange et menaçante. Rappelant les visions de villes du futur de celui qui a grandit dans les années 1990, ces publicités animées ne sont pas de simples appels marketing mais des images d’une autre dimension, qui envahissent notre quotidien pour le transformer en fiction, à la manière d’installations artistiques contemporaines.

Ce sentiment se vérifie lorsque sont diffusés sur ces mêmes écrans les extraits des films du vidéaste américain Bill Viola, à l’occasion de sa première exposition rétrospective à Paris (au Grand Palais, du 5 mars au 21 juillet 2014). En alternance, nous voyons un homme immergé dans une impressionnante pluie d’eau en train de s’élever dans les airs (Tristan’s ascension, 2005) et une silhouette féminine émergeant de hautes flammes (Fire woman, 2005). Le surgissement des figures trouvent un parfait écho dans les allées et venues des usagers du métro et provoque un étonnement comparable à celui ressenti face à la figure de Bardem. Ces apparitions renforcent la présence de ces écrans tels des fenêtres derrière lesquelles se déroule une vie parallèle, peuplée d’êtres mystérieux nous interpellant. Leurs formats verticaux sont en parfaite corrélation avec le mouvement ascendant des images proposées par l’artiste, élément qui se vérifie lors de l’exposition de Bill Viola où les films entiers sont projetés sur des écrans d’un format similaire mais agrandi plusieurs fois. Les mêmes écrans LCD, à quelques centimètres près, se retrouvent quant à eux dans une autre installation de l’exposition (The Dreamers, 2013), montrant bien que ces supports numériques peuvent constituer d’authentiques médiums artistiques. Ces publicités du métro, servant d’introduction à l’exposition, n’en sont-elles pas davantage un prolongement, expérience urbaine de l’installation muséale ?

Scarlett Johansson dans UNDER THE SKINCes dernières semaines, ce sont les images d’Under the skin, dernier film de Jonathan Glazer, qui ont pris la suite des vidéos initiatiques de Bill Viola. Elles-mêmes s’affirmant volontiers mystiques, l’écho est certain entre les deux propositions. Même si la silhouette féminine n’avance pas cette fois-ci, elle recule. Ce n’est plus une figure anonyme sombre sur un fond clair mais le corps lumineux à la peau laiteuse de Scarlett Johansson qui se détache sur un fond noir. L’envol fluide de Tristan sous une pluie cristalline a été remplacé par l’acteur Paul Brannigan s’enfonçant dans une eau noire et presque solide. Diffusés sur les mêmes écrans aux mêmes endroits, à quelques semaines d’écart, il est difficile de ne pas mettre en relation les deux personnalités et considérer que Glazer est présenté ici davantage comme un artiste contemporain, à l’instar de Viola, que comme un réalisateur de cinéma*. Avec Under the Skin, film sensuel et sensoriel, chasse à l’homme à travers la banlieue de Glasgow menée par une sulfureuse héroïne au volant de sa camionnette, on est sans nul doute loin du cinéma narratif conventionnel. L’introduction consiste en un lent mouvement lumineux entraîné par des notes remplies d’effroi, où le noir de l’écran est progressivement envahi par une masse blanche jusqu’à l’érection d’un œil humain. Cela n’est pas sans rappeler le cinéma expérimental du XXème siècle, surréaliste de Luis Bunùel (Un chien andalou, 1929) ou abstrait de Stan Brakhage (Anticipation of the Night, 1958) et la musique obsédante de Mica Levi, les expérimentations sonores de John Cage.

Mais alors, pourquoi ce film hors norme, qui ne sera probablement pas aux premiers rangs du box office français, est-il si bien mis en avant dans les stations de métro et les gares ? Pourquoi MK2, distributeur (via Diaphana) et exploitant du film en salles, privilégie-t-il la promotion d’un film d’auteur sorti sur seulement 53 copies dans l’hexagone au profit financier certain d’une autre sortie ? La société a loué cher ces espaces publicitaires à la société Métrobus** (régie publicitaire des transports RATP, SNCF et RFF) et leur utilisation aurait pu être allouée à un film plus accessible, plus grand public. Y a-t-il eu véritable stratégie commerciale en faisant se succéder Bill Viola et Jonathan Glazer, le succès du premier profitant au second ? Ou bien est-ce la nature exceptionnelle des images d’Under the skin qui se prête particulièrement bien à ces supports, et trouve une correspondance réellement signifiante en s’introduisant dans notre quotidien ? De Glasgow à Paris, l’héroïne nous séduit-elle pour mieux nous envoûter à travers ces écrans-pièges ?

* Jonathan Glazer est un auteur singulier. Connu pour des clips musicaux très marquants réalisés dans les années 1990 (« Karma Police » pour Radiohead, « Rabbit in your headlights » avec Denis Lavant pour U.N.K.L.E), il a aussi réalisé le long-métrage Sexy Beast en 2000 puis Birth, présenté quatre ans plus tard en Compétition à la Mostra de Venise. L’inspiration d’Under the Skin peut se trouver dans certaines de ses vidéos, qu’il s’agisse des sols mouvants de « Virtual Insanity » (Jamiroquai), des corps ralentis de « Street Spirit » (Radiohead) ou du suspense placide de « A song for the lovers » (Richard Aschroft).

** Offre D-Movie : diffusion de bandes annonces via 207 écrans sur une sélection de 24 stations à moins de 200m des cinémas de Paris et de la proche banlieue pour une durée de 7 jours.