JAUJA, trip à la russe pour Viggo Mortensen perdu en Argentine

Dans Jauja, Viggo Mortensen observe son reflet dans une flaque d’eau. Si le réalisateur Lisandro Alonso faisait de même, ce sont les visages de Sokourov et de Tarkovski que la surface troublée lui renverrait.

 

Viggo Mortensen et Villbjork Agger Malling dans JAUJAC’est souvent ainsi. Après quelques secondes de noir, surtout si l’attente est grande et que l’on ne connait rien du film, la première image qui s’extirpe de la pénombre provoque un sursaut : elle agrippe, frappe puis relâche le spectateur. L’éveil de Jauja est particulièrement fort. A la fois troublant par son format carré et rogné aux angles, et accueillant pour ce qu’il montre : un père et sa fille, proches, aimants. Ce n’est qu’à mi-parcours du récit que l’on devine l’importance de ces premiers instants, de son dialogue apparemment anodin, du lien qui unit les personnages, encore solide et incontesté. A mi-parcours, le fille du Capitaine Gunnar Dinesen (Viggo Mortensen) s’enfuit avec son amant. A peine âgée de 15 ans, s’enfonçant vers des terres inconnues et périlleuses, sa disparition assomme Gunnar. Avant de partir à sa recherche, avec son épée et son revolver, il prend la mesure de la mission qui l’attend. Assis sur son lit, l’épée rangée dans son fourreau, il expire et ferme les yeux. Après le cut, on le retrouve sur son cheval, prêt à braver le désert pour retrouver son enfant. Mais peut-être dort-il toujours. Les yeux fermés, il imaginerait seulement sa quête. Le doute subsiste, mais le voyage reste le même. C’est le réveil du film, son point de bascule, car basculement il y a. Il était annoncé depuis le début, à l’aide d’un carton introductif qui évoque la légende de Jauja, terre promise toujours cherchée jamais trouvée aux confins de la Patagonie. Mais cette altération de Jauja était aussi annoncée et même inévitable parce que le film en avait besoin.

Le temps que le ciel change

La première heure, pourtant déjà éblouissante plastiquement, est une succession de dialogues glacés – sur la rumeur d’une disparition d’un capitaine dans le désert, sur les convoitises que suscite la jeune fille, etc. – qui laisse forcément penser que le récit va devoir s’emballer, et se transformer. Il le fait dans un premier temps par son nouvel éveil, décrit précédemment, puis la mutation s’achève, se grave dans le marbre, ou plutôt se dessine dans les nuages. Au terme d’une errance qui voit Gunnar Dinesen traverser un désert, gravir une montagne et se reposer à son sommet, il regarde le ciel avant de s’endormir. Lisandro Alonso étire le moment, de la plus belle durée qui soit, le temps que le ciel change. Au matin, le film aussi est différent. Jauja parait plus sombre, plus ombragé, forcément.

Ce basculement, ce ternissement envoutant, est en tout point comparable à celui opéré par Alexandre Sokourov dans Faust (2011). Les pouvoirs oniriques et symboliques ici déchaînés ne sont pas moins limités. Quand Gunnar pénètre dans un rocher, par une fente, c’est une discussion émouvante avec sa mère, sa femme, sa fille, qui résonne entre les roches. Tarkovski est l’autre fantôme qui glisse le long des murs de cette cavité souterraine et utérine. Le film se gorge alors en émotions, lui qui, entre le premier plan et son réveil, feignait de n’être que factuel et froid. On pouvait déjà apercevoir, durant cette partie, qui n’était somme toute qu’une longue introduction, le spectre de l’étrange qui allait animer la seconde. Au terme d’un dialogue entre deux personnages secondaires, l’un d’eux se lève et la flamme de leur feu de camp vacillant au vent porte son ombre sur un rocher strié à l’arrière-plan. La silhouette de l’homme est telle un monstre, difforme, boitillant, une mauvaise conscience affichée sur le rocher. Gunnar aussi, observant son reflet dans une flaque d’eau pour l’un des plus beaux plans du film, doit faire face à l’image troublée de lui que le monde lui renvoie. Ses yeux emplis de larmes, à cet instant, comme dans la grotte matricielle, indique que Jauja parle avant tout des doutes qui l’assaillent : dans le temps qui lui était imparti, a-t-il assez aimé, et l’a-t-il assez montré ?

JAUJA (Argentine, USA, Pays-Bas, France, Mexique, 2014), un film de Lisandro Alonso, avec Viggo Mortensen, Villbjork Agger Malling, Ghita Nörby. Durée : 108 minutes. Sortie en France le 22 avril 2015.