WELCOME TO NEW YORK n’est pas un film sur DSK

Et si Welcome to New York n’était pas un film sur DSK, ni même sur Gérard Depardieu ? Mais seulement l’histoire d’un homme puissant contraint de jouer le rôle que les gens attendent de lui…

Shanyn Leigh dans WELCOME TO NEW YORKIl est rare qu’au terme de deux heures de film, la séquence qui reste en tête ne soit pas la dernière mais la première. Avant même le générique de début – et son inscription sur la façade du FMI, «It’s coming !» / «Ca jouit !» – Abel Ferrera propose une première séquence décorrélée du récit à venir, du moins en apparence. On y découvre Gérard Depardieu s’adresser à des journalistes. Il dénigre un homme : «Je ne l’aime pas», «Je ne le sens pas». Qui donc ? Dominique Strauss-Kahn, suppose sans mal le spectateur. Et s’il ne prononce pas son nom, rien d’étonnant à cela, le politicien français n’est jamais cité nommément dans le film ; la presse s’étant chargée depuis sa mise en production d’expliciter le lien entre le fait divers et la fiction écrite par Ferrara. Il s’agirait alors d’un prologue extradiégétique, proche des teasers dans lesquels Depardieu invite les vodistes potentiels à louer Welcome to New York à l’approche de sa sortie, une introduction par laquelle il légitime sa participation au projet. Pourquoi pas. Seulement, dans cette séquence, l’un des reporters en face de lui n’est autre que Shanyn Leigh, compagne d’Abel Ferrara et actrice dans ses cinq derniers films. Que l’entretien soit un simulacre ne change rien : même mis en scène, Depardieu serait toujours Depardieu, diffamant l’ancien patron du FMI. Le détail qui change tout réside dans la réapparition, bien plus tard dans le film, de la journaliste interprétée par Shanyn Leigh. Si la comédienne prête ses traits au même personnage dans ces deux scènes, alors Depardieu n’est pas Depardieu dans le prologue, il est déjà le personnage, Devereaux.

Ce basculement, même rétroactif, change la donne : Depardieu n’incarne plus Devereaux l’obsédé sexuel, il incarne Devereaux qui lui-même joue un rôle, celui d’un monstre libidineux insatiable. Le politicien s’adresse ainsi aux trois journalistes lors d’un flash-forward, leur expliquant que chacune des scènes à venir est une mascarade. Pourquoi pas. Mais dans quel but ? Pourquoi Ferrera ferait-il de son personnage un mystificateur ? Et cela le rendrait-il plus ou moins coupable de ses faits et gestes ? L’idée derrière tout ça peut être que le monde des puissants, pour l’auteur, s’apparente à un cirque ou bien à une jungle. Dans les deux cas, qu’il soit en en cage (derrière les barreaux) ou non, Depardieu est bel et bien filmé comme un lion. Ainsi, au cirque ou dans la jungle, hébétée ou incivilisée, cette faune reste irresponsable de ses actes. L’animal politique en question dans ce portrait est d’abord un être sauvage, incontrôlable (la première partie du film), avant de finir bête de foire contrainte de donner ce qu’ils souhaitent au média et au public (la seconde). Pas étonnant que les gardiens de prison se moquent de lui quand il se rhabille extrêmement lentement après une fouille ; vous avez déjà vu un lion enfiler un caleçon et des chaussettes ?

Gérard Depardieu dans WELCOME TO NEW YORKEt même si l’on délaisse un temps l’idée que Devereaux puisse être un lion (sans courage), son jeu de rôle indique néanmoins qu’il est acteur ou plutôt figurant de sa propre déchéance. Vers le début du film, le personnage se laisse porter par le mécanisme d’un tapis roulant d’aéroport. «Attention, vous arrivez au bout du tapis roulant» résonne dans l’enceinte. Le spectateur interprète : «Plus dure sera la chute» ; puis extrapole : «Cet homme est au bout du rouleau». Décidemment, Devereaux ne maîtrise rien, ni ses pas, ni ses paroles. Même dans l’intimité de sa demeure, seul avec sa femme Simone, il ballote d’une langue à l’autre ; aucune raison à cela, puisqu’il parle nettement mieux français qu’anglais alors qu’elle excelle dans les deux. Les caméras du monde entier leur laissent du répit lors de ces scènes… mais pas Ferrara. Tant qu’une caméra reste branchée, le jeu de rôle continue. La dernière scène, illustration désormais tangible de la comédie dont est capable le protagoniste, rend l’interprétation générale plus évidente. Les deux passages, dont cette conclusion, durant lesquels l’acteur regarde la caméra directement appuient encore cette idée d’un monde fictif dans lequel tout est affaire de mensonge et de parade.

Finalement, la surinterptétation n’est même pas de mise, Welcome to New York repose ouvertement sur des faux-semblants. Seul l’objet du trompe l’œil est à déplacer. La séquence première de l’entretien prend la forme d’une fourche, et les journalistes de trois embranchements pour trois aventures : prendre une pilule bleue pour suivre Devereaux jouer les maniaques (notre choix, étayé ci-avant, hypothèse la plus séduisante) ; une pilule rouge pour regarder Depardieu dans une mise en abyme déguisée de la gloire et de la décadence de Depardieu (ce fut dit aussi, mais le cas échéant, les scènes en avion manquent de scatologie) ; enfin, disons, une pilule verte pour regarder Depardieu jouer DSK. C’est pour cette dernière option qu’a été pensé mais surtout porté le film, seulement Abel Ferrara n’avait jamais promis de s’y conformer. Certainement sa meilleure décision sur ce projet.

WELCOME TO NEW YORK (France, USA, 2014), un film d’Abel Ferrara, avec Gérard Depardieu, Jacqueline Bisset, Shanyn Leigh, Paul Calderon… Durée : 120 minutes. Sortie en France le 17 mai 2014 en Vidéo à la demande.