Les films auxquels la Palme 2014 n’échappera pas, c’est sûr…

…et comment les choses vont se passer. 

ADIEU AU LANGAGE de Jean-Luc Godard

Thierry Frémaux sait ce que le festival de Cannes, et le cinéma, doivent aux glorieux anciens. Alors depuis quelques années il s’échine à sélectionner certains d’entre eux, pour leur offrir une sortie en grande pompe, auréolée d’une Palme d’Or. Mais un obstacle se dresse sans cesse entre cette belle idée et sa concrétisation : les jurys, capables de bouder Eastwood (Mystic river, L’échange) puis Resnais (Les herbes folles, Vous n’avez encore rien vu). Pour s’assurer que Jean-Luc Godard et son Adieu au langage ne subiront pas le même sort, Frémaux se lance pendant toute la durée du festival dans un travail de sape, un anti-marketing viral visant à tour de rôle chacun des autres films en lice pour les discréditer aux yeux des jurés. Sous-titres piratés, bobines inversées, étalonnage trafiqué… ainsi que des manœuvres plus machiavéliques, en coulisses, comme lorsqu’il fait parvenir aux oreilles du mexicain Gael Garcia Bernal la rumeur selon laquelle le réalisateur argentin Damian Szifron (Relatos salvajes) aurait accusé le Mexique d’être vendu aux intérêts yankees, et de trahir la cause latino-américaine. Le samedi 24 mai, les délibérations sont une formalité expédiée en quelques minutes. Godard reçoit à l’unanimité la Palme d’Or, qu’il dédie à Alain Resnais, mais en usant d’une formule tellement alambiquée qu’il faudra trois semaines au monde pour la comprendre.

 

DEUX FENÊTRES de Naomi Kawase

Un juré chinois (Jia Zhang-ke), une jurée coréenne (Jeon Do-yeon), mais aucun film de leurs pays respectifs. Alors, comme à l’Eurovision où les pays de l’ex-bloc de l’Est votent année après année pour leurs voisins, faussant sans vergogne la compétition, Jeon et Jia useront de leur influence pour faire triompher l’unique film asiatique en compétition, le japonais Deux fenêtres de Naomi Kawase. Sous l’œil bienveillant de Jane Campion, ravie de sacrer une femme venant comme elle d’une île du Pacifique.

 

BIRD PEOPLE de Pascale Ferran

Féministe engagée, Jane Campion est venue sur la Croisette avec un plan secret. Ne pas suivre la liste officielle de longs-métrages qui lui est soumise par le Comité de Sélection, et constituer sa propre compétition, sur le modèle de la Caméra d’Or ou de la Queer Palm : tous les films réalisés par des femmes, quelle que soit la section dans laquelle ils sont projetés, sont éligibles pour « sa » Palme d’Or. Et les cinéastes de sexe masculin en sont exclus d’office. Tant pis pour les autres membres du jury, qui n’ont pas été mis dans la confidence et ont tenu jusqu’au bout des 3h16 du Sommeil d’hiver de Nuri Bilge Ceylan pour rien. Tant mieux pour Keren Yedaya, Prix de la mise en scène pour Loin de son absence (Un certain regard), Céline Sciamma Prix du scénario pour Bande de filles (Quinzaine), Alice Rohrwacher Grand Prix pour La merveille (Compétition, tout de même) et donc Pascale Ferran, Palme d’Or pour Bird people (Un certain regard).

 

LE CANADA

Jamais un film canadien n’a obtenu la récompense suprême des festivals de cinéma. On la promet pourtant depuis des années à David Cronenberg ou Atom Egoyan, chaque fois qu’ils viennent présenter une nouvelle œuvre. Cette fois, c’est l’année ou jamais, puisqu’ils sont tous les deux là en même temps, respectivement avec Maps to the stars et Captives. En prime, ils sont accompagnés du nouvel enfant prodige du cinéma canadien, Xavier Dolan qui avec Mommy fait ses premiers pas en Compétition officielle. Par son ambassadeur en France, le Canada a prévenu : si aucun des trois ne l’emporte, cela signera la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, assortie d’un embargo sur les exportations de sirop d’érable et de chanteurs pour nos émissions de télé-crochet et nos comédies musicales. Mais, problème : impossible de faire gagner un des trois sans rendre les autres fous de jalousie, et de rage à l’idée de devoir attendre on ne sait combien d’années avant la prochain opportunité offerte au Canada. Heureusement, Steven Spielberg a ouvert l’an dernier la voie à la solution qui satisfait tout le monde : décerner une triple Palme d’Or, à David Cronenberg, Xavier Dolan et Atom Egoyan. L’hymne canadien retentit dans la salle, Céline Dion surgit sur scène pour en chanter les paroles, le sirop d’érable coule à flots dans les travées du Grand Théâtre Lumière tandis que sur l’écran, une rediffusion de la finale victorieuse de l’équipe de hockey sur glace du Canada aux derniers Jeux Olympiques de Sotchi tient lieu de film de clôture surprise.

 

LEVIATHAN d’Andrey Zvyagintsev

Trois années durant, des films lauréats en anglais ou en français, avec des réalisateurs aux noms facilement prononçables : cela doit cesser. Pour prendre le relais du thaïlandais Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul, et faire fourcher les langues de tous les correspondants tv et radio, un candidat s’impose naturellement : le russe Leviathan d’Andrey Zvyagintsev.

 

SAINT LAURENT de Bertrand Bonello

Le festival de Cannes existe autant par ses polémiques qui le secouent que par les films qu’il révèle au monde. Et cela fait trop longtemps au goût des organisateurs qu’il n’y a pas eu un bon scandale digne de ce nom. Le chahut de l’an passé autour de La vie d’Adèle fut certes de très bonne facture mais Cannes n’en profita que trop partiellement, l’essentiel des coups fusant une fois le rideau tiré sur le festival. Pas question de se faire avoir de la sorte cette année. À peine Jane Campion lui a-t-elle glissé à l’oreille, au moment de s’enfermer avec son jury, que la Palme allait selon toute vraisemblance revenir à Bertrand Bonello pour son Saint Laurent, que Thierry Frémaux met déjà en branle son plan d’action. Il fait fuiter la nouvelle auprès de l’équipe du biopic rival sorti en début d’année, Yves Saint Laurent, puis facilite le déploiement de leur opération commando revancharde. Une partie de l’équipe assiège la chambre d’hôtel servant de salle des délibérations du jury, empêchant toute sortie, et l’autre moitié se dirige vers le tapis rouge. Le Vine de Jalil Lespert plaquant Bertrand Bonello en haut des marches et le renvoyant tout en bas, tandis que Pierre Niney saute en hurlant sur les épaules de Gaspard Ulliel et lui griffe sauvagement le visage, fait le tour des télévisions du monde entier et des réseaux sociaux. Pendant ce temps, depuis la fenêtre de la chambre Jane Campion commence à hurler les noms des lauréats. Depuis la jetée du Grand Journal Antoine de Caunes l’interrompt, la direction de Canal+ veut profiter du buzz du moment pour lancer un vote par sms surtaxé décidant du vainqueur de la Palme. Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, dont l’équipe se trouvait par hasard sur le plateau pour fêter ses vingt-cinq millions de spectateurs, l’emporte. Jane Campion tente de se défénestrer, Willem Dafoe et Nicolas Winding Refn la retiennent in extremis par les chevilles, les chiffres d’audience et les retombées médiatiques battent tous les records, fou de joie le conseil d’administration du festival recommande une tournée de champagne.

 

FOXCATCHER de Bennett Miller

Et ainsi Steve Carell, invité par Bennett Miller à le rejoindre sur scène à la remise de la Palme, pourra dire en guise de discours de remerciements, en pointant du doigt Jane Campion : « That’s what she said ! ».



Le 67ème Festival de Cannes se déroule du 14 au 25 mai 2014.