Moyen de BRIVE, le calibre qu’il te faut

« Brive, le festival qui aimait les femmes » constations-nous l’année dernière. Il n’y en avait que pour Gertrude (Stein), Jeanne (d’Arc), Artémis (cœur d’artichaut), la Mère courage, les « mauvaises » mères et tant mieux : à travers elles, l’édition 2013 fut mythique, mythologique, y compris dans l’intime (l’enfance et les vacances d’hiver d’Artémis dans le film d’Hubert Viel). Cette année, femmes et mythe l’ont cédé aux hommes et à la b…. Moyen, le calibre qu’il te faut.  

On aura été prévenus. Dans la bande-annonce du festival signée Vincent Dietschy, l’acteur Esteban porte fièrement la main au paquet. Sa petite amie n’y voit qu’un calibre moyen et c’est très bien comme ça. Brive les aime moyens, ça fait maintenant 11 ans que ça dure et c’est très bien comme ça.

Une couille quelque part

IL EST DES NÔTRES de Jean-Christophe MeurisseCommençons par l’exubérant Il est des nôtres. Ses fêtards ne peuvent faire autrement qu’exhiber une couille quand ils relèvent le défi de mettre leur caleçon sur la tête. Il est des nôtres est un film d’acteurs, d’improvisation, de performance. C’est sa grande qualité et sa limite. La performance et le comique font des merveilles dans la scène d’ouverture. Vivant reclus dans un hangar, Thomas (impressionnante présence du saxophoniste de jazz Thomas de Pourquery) et sa petite amie tiennent une conversation en se crachant des pâtes à la gueule, comme si de rien n’était. Ca devient lassant quand la performance n’a d’autre visée qu’elle-même, non plus un moyen mais une fin en soi (le strip-tease intégral d’une grand-mère, malaise). Il y a aussi une couille pour le jeune père au foyer du misérabiliste Sunny. Son meilleur ami l’appelle « maman », sa petite amie ramène l’argent à la maison.  Cet adolescent bagarreur veut reconquérir sa virilité en trouvant du travail. Mais voilà : dans l’usine où il vient déposer sa candidature, on ne laisse pas entrer les poussettes. Bébé est laissé à l’abandon dans un hangar. Dans Sunny, tout est gris. Il faut énormément de talent pour faire un film des frères Dardenne. Ou il faut être au moins deux, comme les couilles.

On n’est pas des pédés

Dans le poussif Pride , Manol veut rétablir la virilité de son petit-fils après l’avoir vu flirter avec un garçon. Le grand-père déverse sa haine des pédés lors d’un tête-à-tête alcoolisé. Cette ordure a vécu l’autorité du régime soviétique et regrette le temps où l’on guérissait le mal homosexuel avec des antibiotiques. On préfère la douceur de Peine perdue d’Arthur Harari, sa manière de dévier d’un scénario archi-rebattu (les amours de vacances) pour ne plus suivre que deux « inconnus du lac ». Cette déviation est annoncée dans les premières minutes.  Alors que Rodolphe mate des filles avec une paire des jumelles, Alex entre dans son champ de vision. Après des plans drague foireux, les deux hommes dérivent sur une barque comme deux amoureux et échouent sur une petite île. Peine perdue raconte des histoires de main : main au cul des parisiennes – c’est de cette main au cul que viendrait le mot « mac » et non de maquereau -,  main posée par accident sur la gueule d’un jeune homme taiseux et timide avec les femmes (intense Lucas Harari). Ce geste est supposé ouvrir de nouvelles perspectives, redéfinir le territoire sentimental des deux personnages. Peine perdue ne lui offre pas assez de temps ni d’espace pour qu’il trouve toute sa mesure.

En avoir ou pas

Oliver, l’adolescente trans du sympathique Boy, dissimule le haut (une poitrine opulente) et rembourre le bas (avec un engin en plastique). Dans la scène finale, il/elle s’enfonce dans un sous-bois et imite le hurlement du loup. La bête a la pilosité qui lui faut défaut. Oliver tente de se la fabrique en se rasant. L’acte dit la radicalité et le caractère irréversible de la démarche. Brive affectionne les raccords entre moyens métrages. Le film qui suivait le documentaire de Julie Madsen dans le programme est Métamorphoses, deuxième film nocturne de Shanti Masud après Pour la France l’année dernière. Huit acteurs jetés dans le cosmos et transformés en animal ou en créature mythologique, huit planètes et univers chromatiques. Ici, le numérique modifie la chair par petites touches de couleur et surimpressions. C’est superbe (inoubliable premier « sketch » dans la langue de Goethe, avec une Friedlisse Stutte transformée en loup) et en même temps très kitsch. Le texte est tantôt merveilleusement poétique, tantôt abscons. Sorte de Rencontres d’après MelancholiaMétamorphoses reste une des œuvres les plus marquantes de cette édition 2014 avec Tant qu’il nous reste des fusils à pompe. Ce beau film de quête et de désincarnation se focalise lui aussi sur l’élément masculin ; deux frères à la recherche d’un gros calibre, de l’arme absolue, préférée de la plupart des joueurs de FPS (lire notre entretien).

Brive 2014, ce fut à certains égards un monde sans femmes. En 2015, ce sera un monde sans son co-créateur Sébastien Bailly, l’homme de la situation pendant 11 ans, qui est bien parti pour faire du long.

Le 11e Festival de cinéma de Brive s’est déroulé du 8 au 13 avril 2014