SANGRE DE MI SANGRE ou Les bouchers bienheureux

Un cinéaste français part au fin fond de l’Argentine, loin des grandes villes, enregistrer le quotidien d’une communauté Mapuche (les indigènes de cette partie des Andes) dont les revenus proviennent d’un abattoir où ils travaillent « sin patrones », sans patrons. Dans un premier temps, on se demande ce qui a pu pousser à un tel choix de sujet de film. Puis on comprend, et on est content de faire partie du voyage.

Après un générique joliment stylisé qui laissait pourtant imaginer le contraire, Sangre de mi sangre s’engage pleinement dans la voie du cinéma « direct » – image brute, commentaire prohibé, bout-à-bout d’instants captés sur le vif et sans ingérence. Les hommes, femmes et enfants des familles ayant ouvert leurs portes au réalisateur Jérémie Reichenbach vaquent à leurs occupations, ils vont au travail ou à l’église, ils mangent et ils chantent, ils regardent la télévision ou écoutent la radio. Et c’est tout ? C’est tout. Alors qu’une certaine routine s’installe, on cherche ce que Reichenbach veut nous confier, ce qu’il a vu d’intéressant dans ce tableau d’un bonheur simple et paisible… quand en réalité la réponse est cristalline, posée juste devant nos yeux. On ne la voyait pas, car on s’est habitué (à regret, mais à raison aussi) à trouver des drames, des ennemis et des épreuves dans tous les destins que le cinéma, encore plus quand il est documentaire, nous soumet. Prenant le contre-pied de tout cela, Sangre de mi sangre est un film entièrement voué au bonheur de ses personnages.

L’abattoir n’est rien d’autre qu’une source de revenus stables et suffisants pour ceux qui le font tourner

Il ne connaît pas de lutte (elle a eu lieu avant que l’on arrive sur le porte-bagages de Reichenbach), pas de conditionnel(le), pas de hors champ menaçant. Même l’abattoir placé en amorce de notre point de vue est une fausse piste, sans doute la principale. Le réalisateur porte sur ce lieu un regard d’une épatante neutralité, il n’en dit ni bien ni mal. Ce n’est après tout rien d’autre qu’une source de revenus stables et suffisants pour ceux qui le font tourner. Leur détachement tranquille imprègne le film, lequel ne pousse les portes de l’abattoir que de manière très frugale et en passant alors plus de temps dans les bureaux que sur les chaînes d’équarrissage. Le but de Reichenbach n’est pas de nous choquer ou nous questionner – en tout cas pas sur les sujets rattachés à un lieu de travail aussi chargé en symboliques en tout genre –, mais de nous associer à un grand et chaleureux groupe humain. Contrat rempli, puis dépassé au cours des dernières scènes où Sangre de mi sangre intègre à son propos les figures des enfants, et à travers eux le thème de la transmission et de la perpétuation du bonheur intime. L’évidence et la délicatesse du geste (des personnages, du réalisateur) sont telles que le film touche alors du doigt la grâce.

SANGRE DE MI SANGRE (France, Argentine, 2014), un film de Jérémie Reichenbach. Durée : 77 min. Sortie en France le 22 avril 2015.