Qui voudra entrer dans les têtes de Michel Gondry et Noam Chomsky ?

Michel Gondry est un sauvage – au sens où il semble impossible à domestiquer, et à loger une fois pour toutes dans un groupe précis. Pendant qu’il réalisait tour à tour un blockbuster hollywoodien (The green hornet), un film indépendant acclamé à Cannes (The we and the I), et encore une grosse production, française cette fois (L’écume des jours), le seul projet qui lui tenait véritablement à cœur était ce documentaire confidentiel. Pensé, réalisé et dessiné seul dans son coin, Is the man who is tall happy ? a tout pour captiver mais aussi des raisons de paraître hermétique.

 

Le sujet dont Gondry, témoin curieux de tout et attentif à la vie de chacun, a cette fois décidé de recueillir les pensées est Noam Chomsky, sommité mondiale dans l’étude du langage, qu’il a grandement contribué à révolutionner au fil de ses recherches. Sans surprise, l’entretien entre Gondry le néophyte désireux d’apprendre, et Chomsky, le professeur émérite au discours rodé et parfaitement maîtrisé, tourne le plus souvent à la leçon universitaire pointue, touffue, à suivre ou à lâcher. Il serait dommage de laisser la seconde option l’emporter, parce que le sujet est méconnu et passionnant, et qu’en plus Is the man who is tall happy ? est tout le contraire d’un MOOC, ces cours de fac accessibles en ligne à tous. Gondry ne se contente pas des postures passives de récepteur ou de passeur transparent. Il est incontestablement présent, à plusieurs niveaux. Au cours des échanges, il embrasse activement sa fonction de cobaye servant aux démonstrations et expérimentations de Chomsky sur le langage comme brique élémentaire de notre existence en tant qu’individus pensants, et de membres interagissant au sein de communautés.

Si Chomsky a l’avantage dans le domaine des mots, Gondry a la main sur les moyens de cinéma à sa disposition.

La communication entre les deux hommes passant naturellement par le langage et l’expression d’idées personnelles, tout ce que Gondry dit et propose est exploité par Chomsky et « peut être retenu contre lui ». Ce mode de fonctionnement-affrontement à fleurets mouchetés est encore renforcé par la (très) mauvaise pratique de l’anglais de Gondry. Le cinéaste français devient pour cette raison le cobaye idéal, puisque quasiment toutes les questions qu’il pose sortent de sa bouche sous une autre forme que celle présente dans son esprit. L’affirmation du rôle du langage comme moyen d’expression et de façonnage des pensées humaines tourne à la démonstration par l’absurde. Gondry la laisse volontiers dériver plutôt que de chercher à lutter contre le courant pour garder à tout prix le contrôle. Après tout, sa manière de procéder en tant qu’artiste et la démarche scientifique de Chomsky se rejoignent sur ce point : l’un comme l’autre ont en horreur les carcans des idées reçues, l’attitude consistant à ne surtout pas mettre en doute un dogme, le suivi discipliné de voies tracées par d’autres à votre place. Ils sont égaux dans leur attrait pour le contrepied et la tangente. Et si Chomsky a l’avantage dans le domaine des mots, Gondry a la main sur les moyens de cinéma à sa disposition.

Tout sujet d’expérience qu’il est, il n’en oublie pas pour autant la fonction d’interrogateur que se doit d’endosser un documentariste digne de ce nom. Les questions d’ordre personnel qu’il pose entraînent Chomsky sur un terrain où sa maîtrise s’effrite ; où apparaît la fragilité qui nourrit les bons documentaires, à commencer par ceux de Gondry, tendre observateur de l’intimité. En aval de la discussion, la présence du réalisateur se fait plus voyante encore. Parce qu’il traduit tous les échanges verbaux sous forme de dessins animés, ce qui constitue au sein de la fabrique même du film une illustration de plus de la question qui l’occupe : comment faire pour articuler et transmettre nos idées ? La mise en abyme ne s’arrête pas là. Gondry ayant travaillé absolument seul, aucune tierce personne n’interpose son point de vue entre nos yeux et ses dessins dont l’apparente simplicité enfantine, appliquée à des problématiques sérieuses, évoque le trait de Keith Haring. Le dialogue visuel de lui à nous n’est pas filtré. On est directement branchés sur son flux de pensée et de compréhension du cours de Chomsky. On est au cœur de son cerveau, donc au cœur du sujet.

Ce qui peut évidemment rendre le film encore plus ardu, de par son caractère d’enregistrement en stéréo où s’expriment simultanément, sans pause et pendant quatre-vingt-dix minutes, les voix sortant des deux têtes bien faites de Chomsky et Gondry. Le second en rajoute encore dans la confidence et l’exploration, en émaillant son film d’apartés nous exposant sans détour son processus créatif – ses intentions, ses partis-pris interprétatifs, ses décisions. Is the man who is tall happy ? s’ouvre ainsi sur un passionnant monologue où le réalisateur explique son choix de recourir à l’animation : car elle révèle explicitement au spectateur le mensonge inhérent au cinéma, art capable de créer par le montage une continuité factice… et collant parfaitement à celle que notre cerveau emploie pour raisonner, comme Chomsky l’expliquera plus loin (son concept de « psychic continuity »). Imprégné de son rôle de passeur philosophique et cognitif, Is the man who is tall happy ? l’est jusque dans sa construction et ses fondations. Comme pour les gâteaux tout chocolat, au cœur coulant chocolat et nappés d’une sauce au chocolat, c’est irrésistible mais potentiellement facteur d’indigestion.

 

IS THE MAN WHO IS TALL HAPPY ? (France, 2013), un film de et avec Michel Gondry, et avec Noam Chomsky. Durée : 89 min. Sortie en France le 30 avril 2014.