Danse avec les Louboutin : Sofia Coppola et l’affaire du sac à main

Sofia Coppola ne s’en cache pas : elle a réalisé The Bling Ring pour casser son image de reine du cool, mais d’une manière bien particulière. Loin des vestiaires de ses héroïnes habituellement délicates et diaphanes, la voilà s’adonnant au chahutage de chaussures de créateurs et de logos à gogos. Et dans le creux des sacs, un mystère…

The Bling Ring s’inspire d’un fait divers relaté dans The suspects wore Louboutin (disponible ici), un article de Nancy Jo Sales, publié dans Vanity Fair. Entre Octobre 2008 et Août 2009, une bande de jeunes gens cambriole à plusieurs reprises les villas de célébrités, dont celles de Paris Hilton et Lindsay Lohan. Sofia Coppola montre ces joyeux drilles faire leur shopping gratuit chez leurs idoles, comme si la profusion d’objets leur donnait le droit de les emprunter, comme si porter le sac ou les souliers de Paris Hilton créait un lien indéfectible avec la riche héritière. La réalisatrice s’attarde sur l’obsession de ses héros pour la mode, sans adhérer à leur manière de se mettre toujours en scène. Il suffit d’observer la désinvolture avec laquelle Rebecca (Katie Chang) cueille un sac Birkin d’Hermès dans une des villas aux façades translucides, et l’accroche à son bras, « comme Lindsay le ferait »…

SEX AND THE CITY - LE FILM de Michael Patrick KingTHE BLING RING de Sofia Coppola

Ici, nous n’assistons pas à un simple placement produit, comme on peut le voir et le subir avec Sex and the City – Le film, dans lequel 67 marques différentes sont mentionnées à l’écran, toutes plus ou moins savamment égrenées au fil des scènes. On garde une pensée émue pour ce moment où Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) offre un Louis Vuitton à son assistante Louise (Jennifer Hudson), sac qui pourrait être un personnage à part entière, tant il crève l’écran et l’envahit. 

Dans The Bling Ring, tous ces produits valent pour leur pouvoir symbolique et prescripteur, et ce au delà de critères esthétiques. Lors d’un raid chez Paris Hilton, les cambrioleurs s’exclament « Mon dieu, Hervé Léger », « Balmain », « Louboutin » – avec l’accent – mais jamais « Waouh, trop belle cette robe jaune à sequins ! » ou « canons, ces talons taille 43 ! ». Ce name dropping exerce un pouvoir magique. Il traduit bien le message de Sofia Coppola : le gang ne s’intéresse pas aux marques parce qu’il veut plaire, mais bien à la marque en elle-même, à sa valeur marchande et à l’aura instantanée qu’elle confère.

Jusque-là, c’est réussi. La réalisatrice détaille avec brio le vestiaire du mauvais goût, puisque qu’elle va même jusqu’à lui donner une valeur documentaire, en filmant le dressing de Paris Hilton, avec sa garde-robe authentique – il faut saluer la performance. On croirait presque Sofia Coppola changée : enfin un film où le stylisme n’est pas un copié-collé de son mode de vie. Sauf qu’en y regardant de plus près, on remarque qu’elle ne peut s’empêcher d’instiller du bon goût dans cette débauche de logo.

Un simple détail : la seule chose dérobée par nos héros, qui ne soit pas un objet de mode, n’est autre… qu’une photo d’Edward Ruscha, l’un des artistes préférés de Sofia Coppola. 

Emma Watson dans THE BLING RING

Plus encore, c’est au creux du sac-à-main que réside le paradoxe de la démarche de la réalisatrice. Aucun des produits présents à l’écran n’est un spécimen courant, simplement frappé d’un logo. La plupart du temps, il s’agit de produits rares. Un sac Louis Vuitton attrapé à la volée pour enfourner ses courses ? Oui, mais alors celui doté d’un monogramme camouflage signé Murakami, ou alors des fleurs dessinées par Stephen Sprouse. Des Rolex subtilisées à Orlando Bloom ? D’accord, mais alors transportons-les dans un très bel étui à montres Moynat. Un sac Chanel ? Ok, mais uniquement une édition limitée. En essayant très fort d’aller à l’opposé de sa mode habituelle, en attifant ses héroïnes adolescentes d’imprimé léopard et de logos, elle nous rappelle en fait qu’elle est une réalisatrice délicate, distinguée et sensible.

Certes, ces objets de mode très précis servent le même discours que celui de l’auteure de l’article de Vanity Fair : la douce dénonciation de la vacuité d’un mode de vie, dont ces objets sont devenus les symboles. Sauf qu’en même temps, on observe une autre dynamique : par la convocation de ces produits si uniques, Sofia Coppola  essaie, discrètement, de redonner leurs lettres de noblesse à ces marques, dont l’image parfois centenaire jure avec le superficiel de ceux qui s’en parent. Le seul logo envahissant l’écran est ainsi celui que l’on retrouve sur de très respectables malles, fruits d’un savoir-faire de très longue date, dans lesquelles sont conservés les précieux souvenirs des séances de shopping nocturnes ; les seules choses qui resteront après le passage de la police. 

The Bling Ring promet une plongée dans le bling-bling, le mauvais goût, la logomania. Au final, ses « costumes » ne font que rappeler à quel point le look des films de Sofia Coppola reste constant et millimétré. Reste à savoir si le film subira ou non le même sort que les produits des larcins de ses héros, ou si ses spectateurs sauront voir à travers les paillettes, pour savourer sa délicatesse et le savoir-faire mis en œuvre.

Lisez notre critique de The Bling Ring ici, dans laquelle il est question de… Séphora