CANNES 2013 : Comment faire croire que vous y êtes ?

Vous n’êtes pas au Festival de Cannes, mais vous avez envie de briller dans les soirées mondaines ? Voici la solution : condescendance et aplomb, propos nébuleux, formules passe-partout, références obscures, agressions gratuites… Dix-neuf réponses imparables pour autant de films en Compétition.


« Alors, alors, ONLY GOD FORGIVES ? »

« On pourrait croire que c’est un Drive bis, mais pas du tout. Ca m’a surtout fait penser à Bleeder, qu’il a réalisé en 1999, je sais pas si tu l’as vu. Non ? Bon, sinon, si tu tiens vraiment à le comparer à Drive, y’a une scène à un moment, c’est exactement comme la scène de l’ascenseur… mais en extérieur, et sans baiser, et sans la violence, et en plus thaïlandaise. »

« T’as aimé LA GRANDE BELLEZZA ? »

« Je pense pas qu’on puisse aimer ou non un film de Sorrentino. C’est un cinéma qui n’est pas aimable, justement. A la limite, on peut aimer le fait qu’il ne le soit pas. De même qu’on peut être amoureux de l’amour chez Malick, on doit pouvoir aimer ou détester ne pas être aimé par Sorrentino. Mais est-ce que, moi, j’ai aimé La grande bellezza ? Je sais pas, et c’est ça que j’aime. »

« MICHAEL KOHLHAAS, ça te dit quelque chose ?»

« Oui, j’ai vu ce film. Enfin, peut-être. En l’occurrence, j’ai l’impression qu’il y a eu un malentendu, ou un problème de bobine, mais à la projo de Michael Kohlhaas, je crois qu’ils ont diffusé Le guerrier silencieux de Nicolas Winding Refn, aussi avec Mads Mikkelsen. Personne n’a rien dit, alors j’ai rien dit non plus. »

Mads Mikkelsen dans MICHAEL KOHLKAAS (à gauche) et dans LE GUERRIER SILENCIEUX (à droite)


« Et BEHIND THE CANDELABRA de Soderbergh ? »

« J’ai passé tout le film à me dire que c’était peut-être le tout dernier Soderbergh. Il a dit qu’il voulait arrêter sa carrière de cinéaste après ce film et peut-être devenir peintre, un peu comme Skolimowski il y vingt ans. Ou Apichatpong Weerasethakul avec sa ferme où il veut faire pousser des avocats, ou Daniel Day-Lewis avec ses chaussures et ses clés en Italie. Les gars, ils ont besoin de retrouver une prise avec la réalité. Faut les comprendre. J’ai pas arrêté de penser à ça pendant le Soderbergh. Ca m’a paralysé. »

« Oh, parle moi de LA VENUS A LA FOURRURE de Polanski ! »

« Ca parle d’une actrice qui est vulgaire, pas très intelligente, grandiloquente, et d’un metteur en scène qui la rejette instinctivement, avant de lui trouver quelque chose. C’est pas mal, hein… mais dans le même genre, je crois que je préfère cet épisode de Seinfeld dans lequel il sort avec une comédienne insupportable mais sexy. Pendant qu’il répète le dialogue d’une pièce avec elle, il visualise son pénis et son cerveau s’affronter lors d’une partie d’échecs. Trop drôle. Je crois que Polanski lui a tout piqué. »

« T’as tenu jusqu’à la fin de LA VIE D’ADÈLE ? »

« Le Kechiche ? Oui, bien sûr, je l’ai vu en entier. Tu sais, je suis rompu à l’exercice. J’avais vu Now Showing de Raya Martin, 4h40, à la Quinzaine, j’avais vu le Che de Soderbergh et cette année le philippin de 4h au Certain Regard. Il y a quelques années, je me suis même fait deux fois d’affilée les 9 heures d’A l’ouest des rails de Wang Bing sans manger. En comparaison, c’est un petit morceau, le Kechiche.»

« UN CHÂTEAU EN ITALIE, bien ou bien ? »

« Tu sais que j’avais lu le scénario à l’époque ? Et ce que je peux te dire, c’est que le film de Valeria Bruni Tedeschi aujourd’hui est très différent du scénario d’origine. Ou peut-être que mes souvenirs me jouent des tours. Mais le film est comme ça de toute façon, il te laisse dans l’indécision quant à ce que tu as vu, et ce que tu en penses. Ou peut-être pas. »

« LE PASSÉ, le nouveau film de celui qui avait fait Une séparation, il est réussi celui-là ?

« Cette histoire, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue cent fois à Cannes. C’est ça aussi le problème de trop aller à Cannes. Alors, cette fois-ci, y’a un mec, une nana, un autre mec, mais parfois, c’est une nana, un mec, une nana, ou l’inverse. C’est toujours la même chose. Après, c’est aussi le problème du cinéma iranien, ça se passe dans des appartements, mais en même temps, ça parle du monde et de la société. T’as envie de dire « Mais sors, sors !». Et puis c’est trop tard, le film est terminé. Tu comprends ? »

« Est-ce qu’il y a eu un fameux «film choc» cette année ?»

« Oui. C’était Heli d’Amat Escalante, le film mexicain. Mais je préfère ne pas en parler, je suis encore sous le choc, je peux pas entrer dans les détails. Désolé. »

« Attends, y’en avait un autre. J’ai retenu le nom… TIAN… ZHU… DING…»

« Les gens se moquaient de ce film, avant même le début du festival. C’était le vilain petit canard. Jia Zhang-ke a la réputation de faire des films alambiqués, sur des sujets qui ne parlent pas aux festivaliers occidentaux. Mais en réalité, son film n’a rien à voir avec ça. Il est tellement plus cinématographique. Il travaille constamment une matière de cinéma. Il rend visible l’invisible. On est dans un entre-deux, entre le regard intérieur et l’intérieur du regard. C’est tout ça à la fois et, en même temps, c’est presque l’inverse. »

« Il y a cet autre titre que j’oublie toujours : le Desplechin… Euh… JIMMY P. ou l’indien qui se plaint de sa séance de psychotropes ? »

« T’y étais presque : Jimmy P. – Psychothérapie d’un indien des plaines. Je l’ai ressenti comme un film pleinement métaphorique. La psychothérapie est un miroir du cinéma, le personnage de Benicio Del Toro représente Catherine Deneuve, celui de Mathieu Amalric est Mathieu Amalric et le contexte post-Seconde Guerre mondiale évoque la fin d’un dîner en famille. J’ai tendance à trouver que Desplechin se renouvèle peu. »

« Mais oui, j’allais l’oublier… Le James Gray ! »

« C’était le film le plus attendu de la Compétition, tu sais. Du coup, comme chaque année, pour ce film-là… Voilà. Systématiquement. L’histoire se répète. C’est Cannes, quoi ! »

« Un autre film que je veux trop voir, c’est JEUNE ET JOLIE de François Ozon ! »

« Mouais. Pourquoi pas… Mais le film repose énormément sur son héroïne, une adolescente qui fait le choix de se prostituer. Le problème, c’est que l’actrice, Marine Vacth, elle est vraiment mieux quand elle est filmée par Darren Aronofsky. Ah, tu savais pas ? Si si, il l’a dirigée en 2011 dans une pub pour Yves St-Laurent. D’ailleurs, cette pub, je pense que c’est peut-être le meilleur film de Darren Aronofsky, si on la regarde bien. »


« Tu l’as vu BORGMAN, le film hollandais ? »

« Alors, déjà, je t’arrête tout de suite, on ne dit pas «hollandais» mais «néerlandais». C’est comme si tu réduisais la France à Paris. C’est un truc qui m’énerve, ça. Genre Robben, par exemple, l’attaquant du Bayern Munich, il est de Bedum aux Pays-Bas à la base. Et Bedum, c’est en Groningue. La Groningue, c’est plus ou moins comme l’Auvergne. Alors vas-y, va dire à Robben que c’est un «hollandais», non mais vas-y, je te regarde ! »

« Il y avait un seul film africain, c’est ça ? Il était bien ? »

« Bon, décidément, tu les enchaînes… Grigris, c’est un film tchadien, avant d’être africain. Je ne me souviens pas t’avoir entendu parler du film européen d’Ozon ou américain d’Alexander Payne, à ce que je sache. »

« STRAW SHIELD de Miike, c’est cool alors ? »

« Non, «cool» c’est pas le mot, désolé. Il a un côté «fun» comme beaucoup de Takashi Miike, mais il est plus complexe que ça. Thierry Frémaux l’avait qualifié d’«hawksien», moi j’dirais plutôt qu’il est «borzagien» à tendance «eastwoodo-balzacienne». Mais il a surtout le côté désespérément énergique des premiers Miike, tu sais, Bodyguard Kiba ou même Bodyguard Kiba 2. Il a retrouvé ce qui caractérisait sa période Direct-To-Video. C’est au bout de mon 76ème ou 77ème Miike que je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose d’ontologiquement différent entre ses productions Vidéo et Ciné. En fait, c’est tellement évident : regarde, il suffit de comparer Ryu ga Gotoku Gekijōban et Kenka no hanamichi: Ōsaka saikyō densetsu ! »

« Et l’autre film japonais, il était tarkovsko-proustien, c’est ça ? »

« Attends, tu te fiches de moi, là ? Laisse tomber, de toute façon, je pense qu’il faut avoir vécu au Japon pour apprécier à sa juste valeur Like father, like son d’Hirokazu Kore-Eda. »

« Tu m’as toujours rien dit sur le grand retour des frères Coen !»

« Tu crois que je l’ai pas entendu ? Rien qu’à l’oreille, je peux l’entendre que t’as prononcé «Coen» avec un «h». Y’a pas de «h». Les mecs, ça fait trente ans qu’ils font des films, ils ont gagné la Palme d’or, ils ont gagné l’Oscar et tu sais toujours pas écrire leur nom à l’oral ? Super. »

« Et NEBRASKA, t’as kiffé ? »

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est un film. A un moment, il filme un mur. A un autre, y’a des gens qui parlent. J’étais assis dans la salle. Au bout d’un certain temps, ça s’est terminé. C’est pour ça que je suis là. Voilà, tu sais tout. »