STOKER de Park Chan-Wook

Présenté à Sundance en début d’année, plus récemment Hors compétition à Beaune, Stoker marque le grand retour de Park Chan-Wook et ses débuts à Hollywood. Une histoire qui évite l’écueil de la seule perversité pour mieux parler de perversion. Or, l’oncle Charlie n’est pas le seul être perfide dans cette histoire. Park Chan-Wook en est un autre.

 

Matthew Goode dans STOKERPark Chan-Wook a fait le bon choix. Dans Stoker, il évite le petite théâtre de la perversité auquel il s’est déjà livré par le passé (Sympathy for Mister Vengeance dans une certaine mesure, Cut sans conteste), et auquel nombre de ses compatriotes s’adonnent régulièrement (Im Sang-Soo, Yang Ik-Joon, Na Hong-Jin…). Ici, pas de volonté de faire mal, de se complaire dans un entrelacs d’actes malsains et violents. Ni de la part des personnages, ni de la sienne. A la perversité, Park Chan-Wook préfère la perversion. De Thirst (2008), son précédent long-métrage, conte de vampires souvent grotesque, il aura retenu cette idée de transmission funeste. Le personnage éponyme de Stoker, India de son prénom, est sous le joug de son oncle Charlie. L’homme cherche, patiemment à la corrompre, à lui faire goûter à de multiples fruits défendus. Une relation de mentor et protégé, de prédateur et proie, de père de substitution et fille fragile. Le scénario de Wentworth Miller n’étant aucunement renversant, nul doute que c’est cette relation avant tout qui a séduit Park Chan-Wook.

L’emprise de Charlie sur les membres de sa famille, il la rend visible par les regards. Celui de l’oncle, inquiétant et vitreux, puis ceux des mère, fille et tante Stoker dans son contre-champ. Avec autrement plus de finesse que P.T. Anderson dans The Master quand Peggy Dodd change la couleur de ses pupilles (sans doute le plan le plus maladroit du film), Park Chan-Wook modifie la texture, les teintes et les reflets des yeux de ses personnages. Ce sont des billes, qui semblent contenir des galaxies, plus que jamais miroir de leur âme, quand Charlie les charme, une à une. Sorte d’incube, il aspire leurs âmes, il les dévitalise. Matthew Goode incarne cet étranger néanmoins familier (ou l’inverse), nouveau venu dans la maison après la mort de son frère. Son physique est magnifié par l’éclairage, par le maquillage : c’est un robot, lisse, impénétrable qui se déplace entre ces murs. Goode avait les traits parfaits pour cela, et sa présence se révèle alors constitutive d’un réseau de déshumanisation qui alimente Stoker. Nicole Kidman était un gynoïde dans Et l’homme créa la femme (Frank Oz, 2004),  Park Chan-Wook a réalisé Je suis un cyborg (2006) et a révélé l’actrice Bae Doona dans Sympathy for Mister Vengeance (2002), devenue ensuite machine dans Air Doll (Kore-Eda, 2009) et Cloud Atlas (Wachowski, Tykwer, 2012). Un réseau pas forcément conscient, mais qui vient frapper à l’esprit du spectateur. La perversion mise en œuvre par l’oncle sur les siens semble se propager plus facilement encore si l’affect et la prudence n’ont plus cours chez la victime.

De gauche à droite : ET L'HOMME CREA LA FEMME, JE SUIS UN CYBORG, AIR DOLL et CLOUD ATLAS.

 

Stoker n’est plus une histoire de chat et de souris. India, déshumanisée, comme hypnotisée, se laisse calmement happer. Le lien qui l’unit à son oncle permet au réalisateur de OldBoy (2004) et de Lady Vengeance (2006) de réinjecter ça et là quelques uns des motifs marquants de ses deux films passés au cœur de Stoker. Un paquet cadeau, des chaussures, un gâteau d’anniversaire : autant de balises, d’objets fétichisés, déjà usités, de retour ici pour véhiculer l’idée-mère de perversion. India n’est plus assez consciente pour se défendre. Charlie n’a, dès lors, plus besoin de parler ; les objets que lui confie Park Chan-Wook suffisent. De ce point de vue, une séquence est particulièrement éloquente : celle de la forêt, durant laquelle India pourrait aussi bien être somnambule tout du long. La ceinture de Charlie lui sert alors de potion magique pour l’envoûter. La fonctionnalité usuelle, quotidienne et méliorative, des différents objets est continuellement contrariée. Le vice s’insinue discrètement, telle cette araignée qui grimpe le long de la jambe d’India et disparait dans son entre-jambe, telle cette coiffe parfaite qui se meut en roseaux sauvages sous l’œil narquois de Park Chan-Wook. Le cadeau est empoisonné et le gâteau du dix-huitième anniversaire marque la fin de l’innocence ; la perversion se lit à chaque plan et plus particulièrement quand Stoker délaisse les personnages pour laisser s’exprimer leurs atours, leur environnement. C’est de nouveau le cas lors du cours de dessin auquel assiste India Stoker. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le professeur, dans cette scène, soit Harmony Korine (son récent Spring Breakers ne parle que de perversion morale). Pendant ce cours, l’adolescente doit croquer une nature morte. Or, elle ne dessine pas le bouquet de fleurs, disposé face à son chevalet. India fait le choix de dessiner l’intérieur du vase, pourtant à peine visible. Une décision qui traduit, là encore, la vision du monde biaisée d’une héroïne détournée du droit chemin. Seulement, le geste ne définit pas seulement la marginalité nouvelle qui s’est emparée d’India ; il en dit aussi long sur la place de l’auteur au sein du projet.

STOKER de Park Chan-Wook

 

Park Chan-Wook, uniquement réalisateur sur Stoker, tient à rappeler la prééminence de sa fonction. Si la jeune fille choisi de représenter graphiquement non pas le contenu du vase mais son contenant, ce désir est aussi celui du démiurge qui guide son crayon sur le papier. Park Chan-Wook impose l’idée d’une hégémonie formelle, au détriment de l’histoire. Le paquet cadeau, à l’emballage exquis, mais vide à l’intérieur, appuie encore ce message. Il donne la clé pour comprendre que l’ornement prime. Justement, à y regarder de plus près, la boîte contient une clé. Le spectateur, clé en main, ne peut plus faire mine de ne pas lire les intentions du cinéaste. L’inventivité constante de sa mise en scène, émaillée de références à ses créations passées et tout autant à celles des autres (Psychose, Frenzy), finissent par valider son autophilie ; si tant est qu’elle existe.

C’est une petite araignée qui monte, qui monte, celle-ci jusqu’à notre cerveau, pour nous faire dire – dire, de nouveau – qu’il est aujourd’hui l’un des réalisateurs les plus épatants en activité. La perversion selon Park Chan-Wook.

 

STOKER, Etats-Unis, 2012, un film de Park Chan-Wook, avec Mia Wasikowska, Matthew Goode, Nicole Kidman, Jackie Weaver. Durée : 100 min. Sortie en France : le 1er mai 2013.