FLIGHT de Robert Zemeckis

Entre film catastrophe, science-fiction et film de procès, une quête existentielle dans la continuité de Seul au monde et Contact : l’un des plus beaux de son auteur. 

LINCOLN de Steven SpielbergC’est entendu, ce début d’année 2013 est américain. La fournée de janvier aura marqué un intérêt fort pour l’histoire (Django unchained, Lincoln, The Master) et le politique (Lincoln, Zero Dark Thirty) ; celle de février/mars (Zemeckis, Apatow) déplace les choses d’hier à aujourd’hui et du collectif à l’individuel, le Van Sant en avril pouvant apparaître comme la parfaite synthèse de ces quatre composantes. A choisir, c’est à ces derniers que va notre préférence. Parce qu’en dépit de ce qui a été dit et répété, il n’est pas certain que Django et Lincoln parlent tant que ça d’aujourd’hui (le Bigelow, quant à lui, le fait mal) : « 150 ans après, urgence et audace de dire à quel point l’esclavagisme fut une infamie », écrivait récemment un collègue sur Facebook. Un peu cruel, mais il n’avait pas tort : quand bien même l’on tient l’un et l’autre pour de bons films, intéressants à plus d’un titre, il n’est pas certain que ceux-ci exercent un impact décisif sur la réflexion historique, et l’on peut légitimement éprouver une certaine lassitude à la lecture des mille articles de blog s’interrogeant doctement sur les meilleurs moyens cinématographiques de servir la cause noire.

De This is 40, ce beau film qui voit Apatow mener son cinéma de plus en plus près de la chronique, voire du film de famille, il sera40 ANS MODE D'EMPLOI de Judd Apatow bientôt question. De Promised Land, actualisation astucieuse et réfléchie du cinéma de Capra sur fond d’exploitation de gaz de schiste également – nos accrédités de Berlin y veillent. En attendant : Flight. Curieux film, peu aimé, à en croire les premiers retours, alors qu’il constitue à nos yeux, avec Contact et Seul au monde, le plus beau de son auteur, une continuité évidente s’observant d’ailleurs entre ces trois-là. Le pitch, d’apparence un peu alambiquée, a déjà pas mal circulé : Whip Whitaker, pilote de ligne, rétablit miraculeusement la situation lors d’un vol manquant de très mal tourner. L’avion parvient à se poser, la quasi-totalité de l’équipage est sauf. Whitaker, aux yeux de tous, est un héros. A ceci près que celui-ci se trouvait en état d’ébriété pendant l’opération et doit multiplier les mensonges devant la commission d’enquête mise sur pied à la suite de l’accident.

Ce qui, en premier lieu, frappe, et même captive, c’est la manière dont Zemeckis passe d’un film à l’autre. D’une œuvre relativement spectaculaire à une plus intimiste. De la thématique de l’héroïsme, pour le dire rapidement (il est en réalité moins question de cela que de courage, si l’on veut, de sang-froid peut-être, d’une forme d’inconscience proche de la bravade plus encore) à celle de l’addiction. Flight est, d’abord, une œuvre forte sur l’alcoolisme. Forte parce que sachant aller au-delà des scènes attendus, nécessairement impressionnantes, d’ivresse ou de déchéance physique (que le cinéaste ne se refuse pas non plus) pour mettre en avant les manifestations plus secrètes et profondes de ce mal. L’importance du déni, en premier lieu, avec ce qu’il entraîne sur le plan des relations avec un entourage.

Sans caractère démonstratif pour autant : au contraire tout cela nous est-il distillé au fur et à mesure, témoignant sur ce point d’une réelle habileté de scénariste. Ce qui est frappant ici, c’est de voir à quel point le film de rédemption annoncé se voit en permanence empêché. Le récit d’une rencontre ? Avec une autre addict paumée (Kelly Reilly, semi-convaincante) ? Ce film-ci ne dure guère : la jeune femme squatte un temps, prend peur ou se prend en main, déserte. Les retrouvailles d’un homme avec sa famille ? Il se pointe ivre chez son ex-femme, donnant à Zemeckis l’occasion de dépeindre en une scène saisissante l’exaspération, le désarroi de la femme et de l’enfant devant cette figure familière, massive, inopportune au plus haut degré. On ne saurait louer assez cette faculté d’éviter les écueils et les portes ouvertes. Le cinéaste prend soin d’introduire de nouvelles figures (avocat cynique, procureuse acharnée), des suspenses ponctuels, mais rien ne prend vraiment, rien qui soit de nature à sortir le film de sa torpeur.

FLIGHT de Robert Zemeckis

Peu de progrès, donc, que l’on considère le film ou le personnage. Whitaker manifeste quelques velléités d’arrêter, replonge. Il est rare de voir une figure offrant si peu de prises. Il eût été facile d’insister sur les fragilités forcément à l’origine de son addiction. Ou à l’inverse d’en faire un antihéros flamboyant : amoral, cynique, queutard. Le film lâche de petites choses, d’un côté comme de l’autre : du pathétique, un peu de fun. Mais peu, rétrospectivement, vraiment peu : Washington campe un être modérément sympathique, replié sur lui-même, maussade. A l’image du film, sorte de longue bouderie qui parfois s’éclaire, grâce au sexe et la dope, régulièrement s’aggrave, sous le coup des ennuis d’argent et menaces judiciaires – Flight est procédurier comme un film de procès. Qu’on ait pu évoquer le classicisme de son auteur, sa beauté de mélo tranquille, nous paraît à ce titre assez effarant. Flight constitue une parfaite anomalie, presque autant que pouvait l’être Minuit dans le jardin du bien et du mal en son temps : à la croisée des genres (film catastrophe, mélo, film de procès), témoignant à la fois d’un professionnalisme à toute épreuve (écriture très sûre, ressorts scénaristiques et personnages secondaires éprouvés) et d’une conception du récit permettant de faire primer une sorte de flottement généralisé sur le détail des évènements.

Il n’y a qu’à Hollywood, aujourd’hui, qu’un tel programme peut voir le jour : s’inscrire dans le cadre de la science fiction ou du film catastrophe pour y placer une quête existentielle têtue, poursuivie jusqu’à l’abstraction – la dernière partie de Seul au monde, l’isolement amer d’Eleanor et Whip face à ceux qui les auditionnent. Etonnante façon de lier le très prosaïque (Flight est un film corporate, dans lequel il semble parfois n’être question que de syndicats, de commissions, de procès et d’arrangements entre les partis), le romanesque « standard » et la métaphysique (il y avait quelque chose de l’ordre du traité sur la foi, dans Contact, dimension qui transparait encore, dans une moindre mesure, ici). Zemeckis vient de réussir une superbe et très cohérente trilogie.