LES HAUTS DE HURLEVENT d’Andrea Arnold

La réalisatrice Andrea Arnold se souvient que les héros d’Emily Brontë eux aussi ont été jeunes : une adaptation brillante, anti-académique et rugueuse, attentive aux moindres souffles de la nature.

Il est rare de voir un film à ce point éloigné, de prime abord, du roman dont il s’inspire, en saisir aussi précisément l’essence, et donner même l’impression – crime de lèse-majesté ! – de mieux comprendre ses personnages que celui-là même qui les a inventés. Celle-là en l’occurrence, Emily Brontë, dont l’unique histoire publiée trouve ici une première jeunesse. Pas une seconde jeunesse, une première, vraiment, car aussi excessives et brutaux que furent Les hauts de Hurlevent pour leurs contemporains, ils étaient forcément le fruit de leur époque. Or il devient évident grâce à Andrea Arnold, que les amours contrariées de Cathy et Heathcliff, le gamin des rues recueilli par le père de la petite, appartenaient en fait à une époque suivante : la nôtre.

C’est une sorte de contemporanéité prématurée qui se révèle à l’écran. Elle émerge grâce à une démarche inverse à celle, par exemple, de Roméo et Juliette de Baz Lurhmann. Au lieu de déplacer l’action dans un contexte actuel et tenter de préserver le texte, Arnold insiste sur la lande britannique battue par les rafales, jusqu’à lui donner le premier rôle, et écarte les dialogues de Brontë. Il est évidemment plus facile d’adapter Les hauts de Hurlevent en se privant de ses dialogues, que Roméo et Juliette, puisque cette dernière oeuvre appartient au théâtre, art de la réplique encore plus sacré s’agissant de Shakespeare. Il n’empêche. Quelle surprise de découvrir ces Hauts de Hurlevent mutiques, davantage préoccupés par le froissement des hautes herbes, le bruit des pas dans la boue, le craquement du bois. Quelle surprise d’entendre Heathcliff lâcher de temps à autre des jurons si vulgaires. Ses « fuck » illustrent parfaitement la contemporanéité prématurée signalée plus haut : ils ne sont pas là pour faire jeune, ils sont là parce qu’ils auraient dû y être dès le début, mais qu’il n’était pas envisageable lors de la publication du livre de lire un tel mot. Pourtant Heathcliff vient des rues malfamées, comment pourrait-il en être autrement ?

Les adaptations précédentes des Hauts de Hurlevent ont globalement pris soin de rendre la petite frappe plus fréquentable, tout du moins celles qui en sont restées à ses jeunes années, comme celle d’Andrea Arnold d’ailleurs, sans aborder la totale déchéance éthique de sa vie d’adulte. Ici, Heathcliff est même interprété par James Howson, un acteur noir, ce qui accentue sa singularité – et l’hostilité de certains personnages blancs à son égard – tout en restant peut-être fidèle à ce que Brontë avait en tête, selon certains exégètes de l’oeuvre. Son association avec la belle Kaya Scodelario, Effy dans la série Skins, reformule presque la rencontre entre John Smith et Pocahontas, version Terrence Malick, dans Le nouveau monde (comment ne pas penser à Malick, mais aussi à Kelly Reichardt et sa Dernière piste ne serait-ce que pour la format carré de l’image, Dreyer et Ordet pour son épure protestante ?). Car le monde filmé par Andrea Arnold, ce Yorkshire semblable à une Patagonie en cours de colonisation, est nouveau. Il l’a toujours été, mais aujourd’hui, il l’est plus que jamais.

LES HAUTS DE HURLEVENT (Wuthering Heights, Grande-Bretagne, 2011), un film d’Andrea Arnold, avec James Howson, Kaya Scodelario, Solomon Glave, Shannon Beer. Durée : 128 min. Sortie en France le 5 décembre 2012.