FENGMING, CHRONIQUE D’UNE FEMME CHINOISE de Wang Bing

Présenté en Séance Spéciale à Cannes en 2007, Fengming, chronique d’une femme chinoise est sorti en salles en mars 2012 et est désormais disponible en DVD. Le dénuement de la mise en scène de Wang Bing rend ses parti-pris esthétiques d’autant plus visibles, et d’autant plus puissants. Mais le récit bouleversant de Fengming He prime toujours.


Un monologue de trois heures, face caméra. Fengming He se remémore sa jeunesse étudiante, ses débuts dans le journalisme puis la persécution qu’elle et son mari Wang Jingchao subirent, accusés d’épouser une idéologie « droitiste » par leurs propres collègues du parti révolutionnaire maoïste. Sur plusieurs décennies de souvenirs, elle s’attarde longuement sur la fin des années 1950. Durant cette période, parce qu’il ne lui donne plus de nouvelles depuis son camp de travail, Fengming part à la recherche de son mari. Cette histoire-là, Wang Bing l’a mise en images dans Le fossé, long-métrage de fiction tourné en 2010.

Pendant fictionnel du témoignage de Fengming, Le fossé matérialise a posteriori ses souvenirs glaçants. Le film en produit aussi de nouveaux, d’autres visions infernales de ce faux camp de travail, vrai camp de la mort, perdu entre quatre horizons impossibles dans le désert de Gobi. Quelques années avant d’illustrer ce pan terrible de l’Histoire de la Chine, encore nié à ce jour par le gouvernement, Wang Bing avait déjà guidé ses spectateurs vers ce lieu de terreur. Dans Fengming, il les y conduit par le pouvoir de la parole, de la suggestion, et par un parti-pris de mise en scène discret et radical.


Passé un bref prologue qui voit Fengming He marcher en direction de son immeuble, le cinéaste accole ensuite deux plans en intérieur. Tout se joue ici. Dans le premier, la caméra est située dans l’entrée de l’appartement et cadre la narratrice dans l’embrasure de la porte de son salon. Le spectateur l’entend, de loin, s’adresser au cinéaste. Le second est celui que Wang Bing priviligie pendant la quasi-totalité du récit : dans la pièce principale, un plan fixe sur Fengming He, assise dans un fauteuil. Wang Bing a littéralement laissé le spectateur de côté. Le salon devient le champ, l’entrée le hors-champ. Fengming devient le champ, Le fossé le hors-champ. Le récit débute, mais le spectateur est resté dans l’espace clos où prennent vie les réminiscences amères de la femme à mesure qu’y résonnent ses paroles. Il y a la parole, et l’imaginaire qui décuple l’horreur. Pour le spectateur, habilement guidé par Wang Bing, impossible de fuir.


A quelques mètres de là, rien n’empêche Fengming He de raconter son histoire ; ni Wang Bing qui ne pose aucune question, ni le spectateur qui écoute, pétrifié, hors-champ, ni même le temps supposé s’écouler mais qui se fait oublier. Au bout d’une heure de film, la pénombre a envahi la pièce mais le spectateur ne s’en rend pas compte. C’est dire à quel point les paroles prononcées par Fengming ont su le happer. Plus rien ne l’arrête : elle se lève, allume la lumière et l’Histoire reprend son cours. Elle est forte, comme elle l’était un demi-siècle plus tôt, à la recherche de son mari en pleine nature, sans se soucier des loups sur son chemin. Lorsque Fengming se rassoie, c’est une lumière artificielle qui emplit la pièce. De quoi fausser tout repère chronologique. Un procédé commun, à défaut d’être naturel, qui renforce chez le spectateur le sentiment de suivre un récit dense, compact, étonnamment précis, où les années défilent à vive allure et avec clarté, alors que les minutes du film elles perdent toute valeur.

Une heure, ou peut-être deux, se sont écoulées lorsque Wang Bing change de nouveau de plan. Il cadre une autre pièce de l’appartement : des plantes et une fenêtre. A cet instant, la narratrice évoque « la ferme de travail N4 ». Si ses mots ne l’explicitent pas, l’image de Wang Bing s’en charge à leur place : des plantes, des barreaux, cette ferme était une prison. L’échappée ne dure pas, Fengming occupe de nouveau l’espace quelques secondes plus tard. Une heure, ou peut-être deux, se sont écoulées lorsque Wang Bing change de nouveau de plan. Plus exactement, il change l’échelle de plan cette fois-ci : il passe d’un plan large sur Fengming He à un plan plus rapproché. Elle n’est plus au centre de son environnement, désormais elle est perçue comme seule. Wang Bing s’approche au plus près de Fengming alors qu’elle, dans son récit, se rapproche de son mari. Mais comme peut l’être un zoom, la réunion espérée de Fengming He et de Wang Jingchao est illusoire : de nouveau proches, mais plus éloignés que jamais. Wang Bing réitère son choix de mise en scène précisément quand elle évoque le jour où la mort de son époux lui fut confirmée. De nouveau, il la cadre en gros plan : à cet instant, elle est seule au monde. L’oscillation de la position de Fengming au sein des cadres perdure et continue d’illustrer les sentiments d’éloignement et d’aliénation qui furent les siens durant des décennies. Finalement, Wang Bing la filme de nouveau de façon plus lâche lorsqu’elle évoque son désir d’aller se recueillir sur la tombe de son mari. Ultime affront de la part de leurs bourreaux, la sépulture n’existe pas. Sa recherche lui aura toutefois servi à sa rapprocher de son fils, et de survivants des camps de la mort de la dictature maoïste.

Wang Bing referme la confession de Fengming He sur cette idée : une vie sans pouvoir ni vouloir oublier. La dernière scène montre la femme fermer le rideau de sa chambre, bloquer la lumière du monde extérieur, pour allumer sa lampe de chevet. De nouveau, c’est une source lumineuse artificielle qu’elle choisit : le temps n’a plus court ici, ses réflexions et souvenirs prennent le pas. Au-delà de la perte de repères engendrée, la lumière a quitté le monde dans lequel se déroule Fengming, dans lequel Fengming vit. La seconde fois que Wang Bing délaisse le visage de sa narratrice pour filmer un autre espace de l’appartement, la « prison fleurie » déjà captée plus tôt, il le fait en plein jour. Or, à cet instant, Fengming  s’attache à la réhabilitation qu’elle et Wang Jingchao connurent officiellement en 1979. Cette lumière, qui les éclaire enfin, est un faux-semblant : une lumière irréelle pour une réhabilitation factice. Irréelle car les plans qui précèdent cette confession et ceux qui la suivent se déroulent de nuit. La lumière du jour est un mirage dans ce monde de ténèbres. D’où la nécessité de s’éclairer, artificiellement, soi-même, sans avoir à faire confiance au monde extérieur. Lors de la scène finale, la lampe allumée entraîne alors un éclairage nouveau, une pièce supplémentaire dans l’Histoire d’un pays que Fengming cherche à recomposer. Le téléphone retentit : c’est un survivant d’un camp de travail au bout du fil, un homme qui souhaite la rencontrer. Un nouveau tourbillon mémoriel se prépare.


 


FENGMING, CHRONIQUE D’UNE FEMME CHINOISE  (He Fengming, Chine, 2007), un film de Wang Bing, avec Fengming He. Durée : 183 min. Sortie en salles le 17 mars et en DVD le 2 octobre 2012 (édition double avec Le fossé).