WINTER OF DISCONTENT d’Ibrahim El Batout

La foule gronde Place Tahrir mais certains préfèrent détourner le regard. Dix-huit mois après les événements qui bouleversèrent l’Egypte, Ibrahim El Batout chante la révolution tout en s’intéressant à ses détracteurs et à leurs motivations.

Retenu dans la sélection Orizzonti de cette 69ème Mostra, Winter of Discontent se révèle à la hauteur de ses ambitions : il prend son sujet à bras le corps – le Printemps arabe et l’hiver qui le précède – tout en lui insufflant une dramaturgie basée sur les tractations virtuelles, les complots des médias, les amours qu’on enterre et les sacerdoces qu’on ressuscite. D’abord touffu dans son introduction, le film se recentre rapidement sur trois personnages : une journaliste hésitant à prendre part à la révolution, son ancien amant qui observe l’évolution des événements via Internet et un agent du gouvernement, golem placide prêt à toutes les malversations pour que son pays retrouve la paix. Soit un contrepoint indispensable au dernier film de Youri Nasrallah, le bien-nommé Après la bataille (en compétition au Festival de Cannes 2012), coupable de réduire les enjeux de cette révolte à de vieilles affaires de lutte des classes.

Winter of Discontent bascule sans cesse entre l’année 2009, avec ses tortures morales et psychologiques administrées aux opposants du régime, et 2011, quand la foule invisible gronde dans les rues et appelle ses compatriotes à se soulever. El Batout donne un visage aux inconnus, personnages aux traits bien réels et aux motivations qui dépassent tout principe de fiction. Un visage pour ceux qui se battaient alors que la télévision égyptienne étouffait le bruit des manifestations, pour ces hommes et femmes qui servaient de cibles à la police. Condenser toute la complexité politique d’une situation qui s’enlise depuis des décennies, la rendre préhensible et réflexive, voilà une mission qui ne pouvait se réussir sans quelques impairs. Si l’écriture est dense, nerveuse et flirte avec l’énergie d’un Aaron Sorkin (The Social Network, The Newsroom), la fragmentation du récit ne fait que générer des parallèles inutiles, rendant plus obscurs encore des rapports historiques et humains qui nous dépassaient déjà. De même, la séduisante ingéniosité de la mise en scène, qui repose sur des plans à la durée aiguisée et un méticuleux travail sur l’espace, semble parfois verser dans l’artificiel. Ce serait pourtant nier l’évidence que d’émettre ces reproches car la plus grande réussite d’Ibrahim El Batout réside dans l’audace qu’il lui faut pour mettre en scène, conter et suggérer, faisant d’un épisode historique un drame universel.

L’hiver du mécontentement qu’évoque le titre se réfère à William Shakespeare et à Richard III mais surtout à l’hiver 1978-1979 durant lequel le Royaume-Uni connu d’importantes grèves, qui mirent le gouvernement à genoux et précipitèrent l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher. Que nous révèle donc ce titre retors, ce souvenir d’un épisode qui secoua l’histoire britannique et qui fit tomber le pays de Charybde en Scylla ? L’ambiguïté du désespoir, une certaine forme d’ivresse idéologique, poussant le peuple à trouver des solutions drastiques à des problèmes qui ne peuvent se régler sans dépasser pas les interdictions. Si, après tant d’échauffourées et de sacrifices, Moubarak a fini par tomber, le peuple ne pourra quitter la rue qu’à une seule condition : pouvoir observer et s’informer, utiliser les réseaux sociaux comme un espace de témoignage, de mise en garde, de prise de position.

C’est ici que se trouve le cœur de Winter of Discontent: un tweet apparaît, il alpague et alerte ; on raconte les tortures subies à travers des vidéos publiées sur YouTube pour y disséquer les méthodes du gouvernement ; on déclare être citoyen et militant face-caméra pour que personne ne nous oublie. Rares sont les films à assimiler les nuances et les potentialités d’Internet, à en saisir tout le pouvoir accélérateur. La caméra devient une arme grâce à laquelle chaque chose vécue est sauvegardée, partagée, toujours avec l’espoir que c’est la dernière fois qu’on la brandit et l’utilise. Et les autres médias, notamment une télévision archaïque à la solde du gouvernement, voient leur règne doucement s’éteindre. Levier social désignant les coupables et les exactions, Internet s’esbaudit et enfle de tant de pouvoir. Jamais le citoyen n’a autant semblé contrôler sa destinée, mais il n’a également jamais semblé aussi proche de l’autodestruction.

EL SHEITA ELLI FAT (WINTER OF DISCONTENT) Egypte, 2012, un film d’Ibrahim El Batout, avec Amr Waked, Farah Youssef, Salah Al-Hanafy. Durée : 94 min. Sortie en France indéterminée.