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En 2021, le cinéaste israélien Nadav Lapid présentait dans la compétition cannoise (dont il avait même reçu le prix du jury) Le genou d’Ahed, où il hurlait son dégoût de la voie proto-fasciste dans laquelle son pays était déjà embarqué. La politique d’Israël n’a pas changé depuis (ou en pire), la justesse et l’accablement du constat de Lapid dans son nouveau long-métrage Oui non plus (ou en plus furieux) ; il y a dès lors peu de raisons envisageables – et aucune positive – pour expliquer que ce film ait été écarté de la sélection officielle. Loin du palais, de sa montée des marches, des réactions de fin de séance de gala scrutées à la loupe, Nadav Lapid a trouvé refuge à la Quinzaine des Cinéastes, qui a ainsi accueilli l’œuvre la plus radicale et la plus folle, la plus urgente et la plus importante du festival.
La séquence d’ouverture de Oui met à rude épreuve nos sens – l’ouïe, la vue –, mais aussi notre bon goût et notre endurance. Le couple de protagonistes du récit, Y et Yasmine, respectivement pianiste et danseuse de formation, s’y avilissent toute une soirée et une nuit durant en bouffons se donnant en spectacle caricaturant leurs talents (ils se trémoussent et hurlent sur une playlist de bas étage) et vendant leurs corps (ils finissent par se prostituer), pour le plaisir et le divertissement de la haute société de Tel Aviv, où se mêlent pouvoir économique, politique, militaire. Au milieu de cette plongée en apnée immédiate et brutale (dont Lapid présente une mise en abyme par des plans où Y accepte de se faire immerger la tête dans des saladiers pleins de boisson ou de nourriture, se retrouvant au bord de l’asphyxie), une respiration nous est accordée. L’hystérie de la scène s’interrompt quelques instants, Y et Yasmine sont réunis dans le cadre isolés de leur public vorace, la bande-son bascule vers une toute autre ambiance en passant Love me tender d’Elvis Presley – associée au look des personnages, la chanson rend explicitement et brillamment hommage à Sailor & Lula.
De même que le couple de ce film est l’un des rares rayons de soleil de l’œuvre de David Lynch, cette parenthèse sera l’unique, et bref, moment de calme de Oui, qui fait partout ailleurs beaucoup plus penser au pôle opposé de la filmographie de Lynch : Inland Empire. De ce film hautement angoissant, où Lynch pousse à l’extrême son goût pour les ruptures de ton dérangeantes et l’exposition crue de la laideur du monde, Lapid propose une variation plus ancrée dans le réel et donc plus effroyable encore. Durant la première partie de Oui, qui suit le quotidien intime et professionnel de Y et Yasmine à Tel Aviv, l’obscénité et la bassesse que le cinéaste dégueule non-stop sur l’écran, en fonçant tête baissée dans les excès, les répétitions, les agressions formelles, ne sont que le reflet de ce qu’il voit, la monstruosité de la société et la corruption de l’art dans un pays qui s’abrutit pour oublier la guerre, ou qui s’abrutit de la guerre, ou les deux à la fois.

Comme dans Inland Empire, à cette première moitié qui se craquèle de toutes parts mais tente malgré tout de continuer à aller de l’avant comme si de rien n’était, succède une deuxième moitié de cauchemar absolu, quand une fissure de plus, la fissure de trop, déchire tout d’un coup et ouvre un gouffre dans lequel le protagoniste est propulsé corps et âme. Ici, cela se produit lorsque Y se voit offrir un pont d’or pour mettre en musique un chant génocidaire (dont les paroles existent réellement, comme Lapid l’indiquera) s’enthousiasmant de l’annihilation totale de la bande de Gaza et de ses habitants. Oui quitte alors le confort – indéniable d’un point de vue matériel et physique, même si Y et Yasmine y sont déjà en grande souffrance psychologique – de Tel Aviv pour monter au front. Littéralement : Lapid fait gravir à son héros une colline qui surplombe le territoire palestinien, et d’où l’on voit le voile de poussière et de fumée qui recouvre celui-ci, conséquence du déluge perpétuel de bombes israéliennes sur la population gazaouie. Le temps des quelques plans captés depuis cet endroit, le mince voile de fiction se déchire pour laisser la place au documentaire, en contrechamp direct des images de Gaza enregistrées par Fatma Hassouna et montrées dans Put your soul on your hand and walk (présenté dans les premiers jours du même festival de Cannes dont Oui était l’un des derniers films présentés) : lorsque Nadav Lapid filmait les bombardements depuis la colline, Fatma Hassouna se filmait possiblement elle-même en-dessous de ces mêmes bombes.
Cette séquence de Oui, la plus à nu, à vif et de loin la plus dure, est le point d’orgue du geste valeureux de son réalisateur : confronter le cinéma à l’horreur du 7 octobre 2023 (pendant l’ascension de la colline, la femme qui conduit Y entame une énumération des noms des victimes des attaques terroristes de ce jour), et à l’horreur d’exploiter celle-ci, sans limites dans le temps ni dans l’ignominie. Revenu de la lisière de l’enfer (car Gaza est aujourd’hui un enfer, même plus l’enfer sur Terre mais un enfer hors de Terre, coupé du monde), Y retourne à sa vie, à la vie : sa famille, son pays, sa musique. Comme lui, la dernière partie du film rejoue encore et encore les mêmes conflits et enjeux que précédemment (voire même que ceux du Genou d’Ahed, dont en premier lieu l’impossibilité du choix entre fuir son pays et continuer à en faire partie), mais avec un élan affaibli – brisé par l’impact de ce qui a été vu là-haut, sur la colline dont on ne peut revenir entièrement.
Le 78è Festival de Cannes s’est déroulé du 13 au 24 mai 2025.
OUI (Ken, Israël, 2025), un film de Nadav Lapid, avec Ariel Bronz, Efrat Dor, Naama Preis. Durée : 150 minutes. Sortie en France le 17 septembre 2025.