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Impossible de ne pas commencer par la fin, et l’épilogue effroyable imposé par le réel au film : le lendemain de l’annonce de la présence de celui-ci dans la sélection de cette année de l’ACID, est arrivée une autre annonce. Celle de la mort de son héroïne Fatma Hassouna et de plusieurs membres de sa famille proche, tués par un des innombrables bombardements quotidiens israéliens sur la bande de Gaza qui était tout à la fois son lieu de naissance, de résidence, et sa prison malgré elle. Impossible, également, de ne pas se dire une fois le film vu (dans son montage finalisé avant le drame, seuls y ont été ajoutés des cartons en ouverture et en clôture pour rendre hommage à Fatma) que cette tragédie en est malheureusement la conclusion la plus logique et inévitable qui soit, malgré tous les efforts déployés par la réalisatrice Sepideh Farsi pour maintenir coûte que coûte une étincelle d’espoir, au tournage comme au montage de son documentaire.
Sepideh Farsi n’a jamais vu le film Les Evadés, comme elle le confesse, au cours de l’une de leurs conversations par WhatsApp, à Fatma Hassouna qui lui en parle pour en citer la réplique « l’espoir est une chose dangereuse ». C’est peut-être parce qu’elle n’a pas vu le film dont cette phrase est tirée que Sepideh Farsi s’attarde pas plus que ça sur cet avertissement de son interlocutrice, et s’obstine à faire de l’espoir le fil conducteur de Put your soul on your hand and walk, à contrecourant de tout ce que l’on y voit et entend, qui fait de la mort l’horizon indépassable de ce projet, de la correspondance entre les deux femmes, de la vie actuelle des Gazaouis. La réalisatrice elle-même le dit dans sa voix-off inaugurale, où elle évoque rétrospectivement le miracle permanent que constituait chaque connexion réussie avec Fatma, chaque échange de paroles et d’images.

Put your soul on your hand and walk est né d’un constat d’échec, celui de la cinéaste à entrer dans la bande de Gaza au printemps 2024 comme elle en avait l’intention, afin d’y recueillir des témoignages d’habitants subissant les frappes aériennes et l’état de siège imposés par Israël. Contrainte à se résigner à n’avoir que des communications indirectes avec les habitants de la zone, elle fut mise en contact avec Fatma Hassouna avec qui elle entama une correspondance, dont le caractère pré-Internet 2.0 (voire pré-Internet tout court) dénoterait un certain romantisme épistolaire, si le minimalisme et l’asynchronisme de leurs échanges n’étaient pas symptomatiques du supplice de la situation des Gazaouis, de la coupure totale vis-à-vis du monde extérieur qu’ils subissent. Sepideh Farsi en est bien consciente, et nous le fait ressentir à notre tour via le dispositif formel qu’elle met en place. Elle filme l’écran de son téléphone comme un minuscule cadre dans le cadre, d’où, abîmées par le débit famélique de la connexion, l’image, la voix et les nouvelles de Fatma Hassouna nous parviennent comme en provenance d’une autre planète. La brutalité de la guerre qu’ils subissent fait que les Gazaouis n’évoluent plus sur le même plan d’existence que le reste de l’humanité ; ils n’existent plus que dans le tout petit écran d’un téléphone, et encore seulement par intermittence.
Ce monde distinct et clos où ils sont piégés a déjà plus à voir avec la rigidité de la mort qu’avec le dynamisme de la vie, comme en témoigne la triste répétitivité morbide des nouvelles données par Fatma Hassouna à Sepideh Farsi. Il n’y est presque uniquement question, et ce dès les premières discussions, que de faire-part de décès de proches tués sous les bombes, et de panoramas sur des immeubles détruits par quartiers entiers tout autour des refuges aussi éphémères que précaires trouvés par Fatma et les siens ; accompagnés par le bourdonnement incessant, et vrillant l’oreille humaine, des drones qui survolent et surveillent en permanence Gaza, ce bruit dont on a souvent entendu parler mais qui n’avait jamais encore été retranscrit si fidèlement sur un écran de cinéma, de télévision ou de téléphone. La seule variation d’une apparition à l’autre de Fatma Hassouna au fil des mois est liée à son état de famine plus ou moins avancé. Selon qu’elle meurt plus ou moins de faim, elle se montre plutôt hargneuse ou optimiste, vengeresse ou souriante. Mais la famine, dernière arme déployée sans retenue par l’armée israélienne ces dernières semaines envers la bande de Gaza, n’aura donc pas eu le temps de venir à bout de Fatma Hassouna ; les bombes s’en sont chargées avant, entérinant la nature de requiem désespéré pour le peuple palestinien du film de Sepideh Farsi.
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
PUT YOUR SOUL ON YOUR HAND AND WALK (France-Palestine-Iran, 2025), un film de et avec Sepideh Farsi, avec aussi Fatma Hassouna. Durée : 110 minutes. Sortie en France indéterminée.