NOUVELLE VAGUE : et que ça saute !

Nouvelle Vague est un projet fou, aussi fétichiste que sacrilège dans son approche d’un monument du cinéma. C’est également un projet inattendu au premier abord de la part de Richard Linklater, dont même les films « majeurs » gardent une nette propension à l’intime et au modeste – à l’exception de Boyhood, par ses conditions de production. Les conditions de production, c’est justement ce que le cinéaste vient chercher et reproduire, avec une fraîcheur et une simplicité exquises, dans À bout de souffle : en retrouver le moment présent de la fabrication, en laissant aux autres le futur du film, devenu un pan entier de l’histoire de l’art.

Sacrilège, Nouvelle Vague l’est sur le papier, en s’attaquant aux légendes que sont les trois Jean de À bout de souffle, Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo, Jean Seberg. Mais en 1960, Godard n’existe pas, Belmondo existe à peine, Seberg vient possiblement de mettre un terme à sa carrière naissante en fuyant Hollywood. Alors, quand ils s’embarquent dans le tournage fauché d’un film sans scénario définitif, et motivé par des raisons pas vraiment nobles (Godard étant envieux de ses compères des Cahiers du Cinéma déjà passés à la réalisation, et frustré de ne pas être encore monté dans ce train), ils ont moins à voir avec des icônes de cinéma qu’avec les pieds nickelés dont Linklater a fait le sujet de prédilection de sa filmographie. Puisque le trio va tout de même accomplir quelque chose – et pas qu’un peu –, on n’ira évidemment pas jusqu’à les traiter de slackers (quoique le Godard du cinéaste, mitraillette à aphorismes et citations, au rapport très particulier avec le concept des horaires de travail, pourrait bien être son slacker ultime). On arrêtera plutôt la comparaison au niveau de Everybody wants some, le précédent grand film du cinéaste sur une bande de jeunes vivant pleinement et simplement l’instant présent, tout en en faisant l’air de rien un moment d’éternité. Ce long-métrage et Nouvelle Vague se rejoignent dans les idéaux auxquels ils donnent corps et qu’ils élèvent au rang d’art : la sympathie, la candeur, la joie.

Les Godard, Belmondo, Seberg de Nouvelle Vague rappellent Everybody wants some, le précédent grand film du cinéaste sur une bande de jeunes vivant pleinement et simplement l’instant présent, tout en en faisant l’air de rien un moment d’éternité

Ce souffle alerte, enjoué, plein d’énergie et vide d’arrière-pensées, miracle de premier degré que Linklater est l’un des rares (dans ses meilleurs moments, par exemple Rock Academy) à savoir accomplir, galvanise le programme du film. À savoir reproduire le plus fidèlement possible, tel un making-of réapparu après avoir été perdu pendant soixante-cinq ans, ce qu’a été le tournage d’À bout de souffle, dans ses images comme dans les paroles échangées entre les uns et les autres. Là aussi, les apparences sont trompeuses et le fétichisme n’est là qu’en surface. Ce que le cinéaste, qui a l’âge d’À bout de souffle, souhaite partager avec un public ayant aujourd’hui l’âge des membres de l’aventure À bout de souffle (voire encore plus jeune), ce n’est pas tant un récit fourmillant d’anecdotes et de décalques qu’un sentiment : la magie inaltérable de la fabrication du cinéma. Substituant à l’idée de l’immortalité des œuvres l’immortalité de l’âme et de l’élan qui ont permis leur réalisation, il transmet son goût de faire des films, pas pour la gloire ou la postérité, pas même pour la valeur du résultat ; mais parce que c’est une activité drôlement réjouissante et enrichissante à pratiquer, sur le moment, et surtout en équipe. Rarement un film sur le tournage d’un film n’aura ainsi autant mis en valeur la contribution cruciale des adjoints au réalisateur, son œil (le chef-opérateur, ici Raoul Coutard) et sa voix (le premier assistant, ici Pierre Rissient), ni fait aussi peu de cas des egos. Linklater les délaisse au profit de l’alchimie du groupe, dont la plus belle expression prend la forme d’un moment qui délaisse également Godard, supposément enregistré en son absence et en marge d’À bout de souffle par Coutard – un panoramique circulaire où chaque membre de l’équipe fait à tour de rôle un clin d’œil à la caméra.

Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.

NOUVELLE VAGUE (États-Unis – France, 2025), un film de Richard Linklater, avec Guillaume Marbeck, Zoey Deutch, Aubry Dullin. Durée : 105 minutes. Sortie en France le 8 octobre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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