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Peut-être qu’avant et après les évènements de Renoir, son héroïne Fuki est une jeune fille qui pense et ressent comme la majorité des gens de son âge. Mais au moins le temps de l’été couvert par le film, et marqué par le stade terminal du cancer de son père, Fuki existe à côté du reste de la communauté des êtres humains, qu’elle observe et analyse pour comprendre leurs émotions et relations. Elle se tient à distance, et la cinéaste Chie Hayakawa se positionne au contraire au plus près de son esprit pour brancher son film directement sur ses sens et ses expériences.
La nature d’anthropologue tout à fait neutre de Fuki est affirmée dès les premiers plans de Renoir, qui la montrent regarder attentivement mais sans émotion apparente un montage vidéo de très jeunes enfants pleurant. L’introduction du récit forme ensuite une boucle jusqu’à une scène en reflet de celle-ci, où Fuki fantasme (au prétexte d’une rédaction pour le collège) sa mort et ses obsèques, auxquelles toutes ses camarades de classe assistent et pleurent à chaudes larmes – une réaction qu’elle observe donc à nouveau à distance, et commente en voix-off telle une scientifique exposant les enseignements de ses recherches sur les humains.
Le décès prévu à brève échéance de son père déclenche (ou amplifie) chez la jeune fille un tsunami purement cérébral, une soif absolue et inextinguible de tout saisir, tout comprendre de la mort et de la vie de ses semblables, à la manière d’une machine apprenante – mais non affectée par les affects, et qui laisse dès lors les autres pleurer pour elle (en rêve au début comme on l’a vu, pour de vrai à la fin de l’été et de l’agonie de son père). Le programme du film de Chie Hayakawa est presque aussi ambitieux : enregistrer cet apprentissage de manière à nous le faire partager, sans recul cette fois. Et c’est le plus souvent très réussi, grâce à la forme choisie, toute en moments instantanés captés sans s’éterniser (c’est lors des quelques fois où le film s’attarde un peu plus sur certains évènements, qu’il perd légèrement en intensité), sans surligner ce qui s’y joue et en nous laissant, comme Fuki, saisir, comprendre, interpréter par nous-mêmes. « La réalité, c’est pas raccord », fait dire Linklater à Godard dans Nouvelle Vague ; Renoir est l’application concrète de ce principe, en accolant sans chercher à les agencer ou les résoudre tout ce que les existences même les plus quotidiennes ont d’hétérogène, d’ambigu, de secret. Car en définitive, tout le monde est une énigme pour les autres ; même si certain.e.s le sont plus que les autres, dont Fuki.

Celle-ci étudie les mystères de la mort, ainsi que ceux des couples qui contrairement à ses parents ont le droit de continuer à vivre ensemble – et qui s’y accrochent quand bien même on les voit tous dysfonctionner d’une manière ou d’une autre. Spectatrice du monde, Fuki s’essaye aussi à en être actrice en cherchant à agir sur les forces invisibles et puissantes qui le régissent. Dans des scènes remarquablement bien senties, ni moqueuses ni mystiques, on la voit expérimenter la magie, puis l’hypnose. Plus loin dans le récit, Hayakawa s’attaque à une situation plus terre-à-terre, et bien plus délicate, sans trébucher là encore. Voyant sa mère penser déjà à l’après, acceptant de jouer le jeu du flirt en se laissant séduire par un homme, Fuki décide de se lancer à son tour dans cette entreprise – ce qui la met évidemment en danger, en présence d’un pédophile tout ce qu’il y a de plus minable. La séquence qui s’en suit est tellement bien écrite, mise en scène et jouée (dans le rôle principal, Yui Suzuki est extraordinaire de bout en bout) que la cinéaste et son film s’en sortent tout aussi indemnes que Fuki, démonstration la plus éclatante de la réussite subtile et singulière de Renoir.
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
RENOIR (Japon, 2025), un film de Chie Hayakawa, avec Yui Suzuki, Lily Franky, Hikari Ishida. Durée : 116 minutes. Sortie en France le 17 septembre 2025.