ALPHA : l’assommoir

En pleine épidémie d’une maladie ressemblant au SIDA (à un détail près et malvenu sur lequel on reviendra plus loin), trois destins : l’héroïne adolescente qui donne son titre au film, et qui craint d’être contaminée suite à un tatouage sauvage en soirée ; sa mère, médecin dans un hôpital débordé par l’afflux de victimes incurables et répudiées socialement ; son oncle, junkie dont tout le monde lui y compris se demande qui de la drogue ou du virus aura en premier sa peau. La surcharge mélodramatique de chacun de ces destins, les surcouches de récits annexes que le scénario y rajoute, les effets de manche incessants et écrasants dont Julia Ducournau abuse pour nous user, composent un cocktail indigeste qui mène Alpha à sa ruine.

Titane s’ouvrait sur une petite fille enragée, en conflit ouvert avec son père. Alpha prend le contre-pied de cette vision inaugurale, avec un échange tendre entre une petite fille douce et son oncle. C’est un leurre ; le vrai ton du film est donné par la séquence suivante. Et la suivante. Et encore la suivante, alors que le récit n’a pas encore réellement démarré – chacune à sa manière, ces trois scènes visent déjà à l’épuisement sensoriel du spectateur, noyé sous les coups de force de la cinéaste. Images choc dont on peine à saisir le statut et le but (Alpha étant nettement et sciemment moins un film de genre que Titane et Grave) au-delà d’une difficulté de Ducournau à se détacher de cette figure de style, remisée à la marge du récit mais pas tout à fait abandonnée et donc toujours imposante ; musique à fond les ballons pour sursignifier les affects ; empilement de strates narratives, des flashbacks et hallucinations s’ajoutant au premier degré du récit, qui s’avèrera déjà bien fouillis même sans cela.

Alpha se gave uniquement de uppers pour nous assommer non-stop, balançant à l’écran sans filtre, sans retenue, sans réflexion, vague après vague de fluides sursignifiants, corporels ou sonores

Les presque deux heures qui restent, une fois passée cette introduction, ne dévieront pas de cette ligne zigzaguante. Au contraire du personnage de l’oncle, qui alterne uppers et downers pour réguler son état de dope, Alpha se gave uniquement de uppers pour nous assommer non-stop, balançant à l’écran sans filtre, sans retenue, sans réflexion, vague après vague de fluides sursignifiants, corporels (l’héroïne saigne régulièrement et abondamment, toujours en inserts en gros plan bien sûr) ou sonores (The Mercy Seat de Nick Cave est une chanson magnifique, mais tellement dense et forte en soi qu’elle est un choix horrible d’accompagnement musical, puisque écrasant les images), tout en racontant terriblement peu. Ducournau s’éparpille dans un fatras de pistes narratives qui restent en jachère, avec deux raisons possibles. Le premier est que ces idées de scènes ne sont que des prétextes au plaisir immédiat de produire des visions, ce qui marchait plutôt dans Titane mais s’avère ici doublement vain. Non seulement, à de rares exceptions cela n’apporte rien, mais surtout c’est d’un goût très douteux que d’esthétiser le SIDA et l’agonie de ses victimes, en les transformant en gisants de marbre à la peau brillante. Ils sont « beaux », nous dit explicitement le film (comme si ce n’était pas déjà suffisamment clair à l’image) – mais non, il n’y a rien de beau à crever ainsi, dans la douleur et traité comme un paria par la société.

La seconde hypothèse est que cette multiplication de fausses pistes est une esquive de la part de la cinéaste, un moyen de repousser le plus tard possible le moment de creuser véritablement le cœur de son sujet – l’angoisse de la perte de soi (le corps qui nous lâche) et d’autrui (faire le deuil de nos proches). Du fait de ce dispersement, les à-coups du scénario et le comportement des personnages deviennent difficiles à suivre tant ils sont incompréhensibles. Et quand ils finissent par l’être, dans un épilogue qui apporte des probables clés d’élucidation du mystère (tel un mauvais thriller mental à twist), on le regrette malheureusement, tant l’hypothèse ainsi ouverte rend l’ensemble de ce que l’on a vu avant inutilement alambiqué et encore plus dysfonctionnel.

Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.

ALPHA (France, 2025), un film de Julia Ducournau, avec Mélissa Boros, Golshifteh Farahani, Tahar Rahim. Durée : 128 minutes. Sortie en France le 20 août 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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