Dans sa première version, en court-métrage, Partir un jour d’Amélie Bonnin était un modèle réduit post-adolescent de On connaît la chanson. Deux anciens camarades de classe au collège se retrouvent au seuil de leur vie d’adultes, et se rendent compte que les choix qu’ils n’ont pas fait (oser se déclarer leur flamme) ou qu’ils ont fait (l’un des deux est parti à Paris, avec succès, loin de la campagne engourdie où l’autre est restée) les éloignent définitivement. Une poignée d’extraits de chansons françaises – dont celle des 2Be3 qui donne son titre au film – chantés de manière impromptue par les protagonistes scande l’intrigue, leur permettant d’exprimer leurs sentiments intimes. Dans sa deuxième vie, de long-métrage, Partir un jour reprend la même trame (toutes les scènes du court y sont présentes, sous une forme plus ou moins réinventée) mais creuse bien plus profondément le sillon de la mélancolie et des tourments, en adaptant pour cela avec beaucoup d’intelligence le statut et la finalité des chansons insérées au récit.
Amélie Bonnin a également modifié un élément majeur du script : les comédiens sont les mêmes mais leurs rôles sont inversés par rapport au court. La nouvelle version fonctionne bien mieux, en termes de jeu d’acteur (faire de Juliette Armanet celle qui est partie s’accorde avec la différence naturellement produite par son statut de seule chanteuse professionnelle du lot ; quant à Bastien Bouillon, il s’épanouit brillamment, à contre-emploi des personnages qui l’ont fait connaître, dans les aspects comiques du rôle de celui qui est resté) et de développement des possibilités mélodramatiques (la réactivation nostalgique des premiers émois) de la relation entre les protagonistes. Mais c’est surtout par son exploration plus poussée des mécaniques et du sens du genre de la comédie musicale que Partir un jour gagne en épaisseur. Tout comme On connaît la chanson, le film est une méta- comédie musicale qui réfléchit à l’effet que les chansons populaires ont sur nous. Celles-ci, qu’on en fredonne quelques notes ou paroles à peine ou qu’on les crie à pleins poumons dans leur intégralité, nous servent de baume éphémère pour faire fi de tout ce qui rend nos vies angoissantes et usantes – les conflits et les compromissions qui nous entravent, les attentes et les caricatures qui nous coincent sur des rails que l’on n’a pas forcément choisis. En chantant, le temps d’une courte parenthèse (en-chantée) on s’évade de ces tracas ou l’on fait mine d’être plus fort qu’eux ; et puis on doit y retourner, ça nous rattrape inexorablement – qu’il s’agisse, pour les différents personnages de Partir un jour, d’un rêve qui ne prendra jamais corps, d’une grossesse non désirée, d’un mari qui a été tenté de vous tromper.

Qu’on en fredonne quelques notes ou paroles à peine ou qu’on les crie à pleins poumons dans leur intégralité, les chansons pop nous servent de baume éphémère pour faire fi de tout ce qui rend nos vies angoissantes et usantes
Le film traite ces sujets lourds et ardus avec un doigté rare – tout ce qui a trait au sujet de l’IVG en particulier, mais aussi un simple plan fugace sur une main qui, en venant en chercher une autre, en dit plus que tous les dialogues. Une autre grande qualité de Partir un jour, pour revenir à la chanson, est qu’il n’est jamais dupe du fait que ses artifices musicaux sont le reflet d’un dispositif déjà artificiel du réel que nous nous fabriquons. Une première preuve en est apportée par le duo des acolytes comiques du héros, que l’on dirait tout droit sortis d’un Disney et qui surlignent explicitement l’aspect karaoké pastiche et factice de leurs reprises de Pour que tu m’aimes encore et Ces soirées-là. Celles-ci nous préparent au plat de résistance du film, Femme like U, qui a bon sur toute la ligne. La mise en scène et les comédiens s’énergisent et s’illuminent enfin, tout le monde joue à fond le jeu de la comédie musicale ; mais tout ce qui a précédé nous rend pleinement conscients que ce n’est que ça, un jeu, une comédie, voués à s’interrompre et s’évanouir en un instant. Ce qui ne manque pas d’advenir, avec un retour sur terre aussi sec et douloureux qu’une chute libre après avoir cru pouvoir voler. La vie n’est pas une comédie musicale, ni un long fleuve tranquille, mais un parcours semé d’embûches et de désillusions. Et si les tubes pop que l’on croise en chemin sont des placebos qui permettent de s’évader temporairement, de se mentir, eux-mêmes ne mentent pas – après tout, même les paroles de Partir un jour contiennent des phrases comme « effacer notre amour », « oublier ton image ».
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
PARTIR UN JOUR (France, 2025), un film de Amélie Bonnin, avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, François Rollin, Dominique Blanc. Durée : 94 minutes. Sortie en France le 14 mai 2025.



