THE END : la fin des temps en chantant

Après Emilia Perez, The End : 2024 est l’année des comédies musicales désaxées, assurément brinquebalantes et inabouties, mais follement ambitieuses et in fine entraînantes. Et dans les deux cas, menées à bien par des cinéastes que l’on n’attendait pas le moins du monde dans ce registre : après Jacques Audiard, Joshua Oppenheimer, connu pour ses documentaires The act of killing et The look of silence, sur les massacres commis par l’armée indonésienne. Lequel a donc choisi pour son passage à la réalisation de fiction de raconter, en chansons, la vie dans un bunker souterrain de la dernière famille humaine encore en vie après la catastrophe climatique qui nous pend au nez.

En plus d’un lieu de survie, ce bunker est dans l’esprit d’Oppenheimer un musée aspirant à perpétuer la mémoire de l’humanité, quelque part entre une arche de Noé et la réserve mondiale de semences constituée dans le sous-sol de la Norvège – mais pour les âmes plutôt que les animaux ou les plantes. La famille de protagonistes du film y accumule tableaux de maîtres, dioramas faits maison, livres et coupures de journaux, dans un bric-à-brac confus qui est une illustration juste de la difficulté à raconter l’histoire avec un grand H sans se perdre en méprises, omissions ou mensonges – d’autant plus dans l’une des situations imaginées par Oppenheimer, en clin d’œil à ses documentaires : l’homme qui dicte ses mémoires est un ancien cadre dirigeant d’une compagnie pétrolière complice de la junte indonésienne et de ses crimes, et son scribe est son fils né après l’apocalypse et n’ayant donc aucun moyen de contester les dires de son père. A l’instar de ses protagonistes, The End navigue à vue, ce qui est sa principale limite. Les deux heures vingt qu’il dure ne mènent en définitive pas très loin, mais elles sont loin d’être désagréables à vivre pour autant, du moment que l’on trouve désarmant et non pas ridicule le décalage (semblable à Emilia Perez là aussi) entre le caractère alambiqué et composite de son échafaudage d’une part, et de l’autre l’évidence de ce dont il traite en son cœur – l’amour, la famille, le pardon.

Face à la conscience du vide qui entoure la vie, nous tous gesticulons et accumulons, créons et chantons, pour le repousser tant que nous sommes en capacité de le faire

Si l’on monte à son bord, les qualités du film emportent le morceau, comme elles l’ont de toute évidence fait pour ses comédiens, qui vivent le projet à fond et lui apportent tout leur talent et leur énergie. Le travail graphique en particulier impressionne, dans la façon de tirer une myriade de nuances à partir d’éléments a priori uniques (toutes les couleurs tournent autour du bleu, les différentes pièces de la demeure des survivants et ses environs se révèlent pleins de particularités), et ainsi de créer un espace explicitement artificiel et néanmoins captivant à observer. Les passages chantés, avec leur orchestration à grand spectacle, leurs chorégraphies, et leur mise en scène volontiers théâtrale – mouvements d’appareil, plans de face – sont la dernière brique contribuant à la fabrication d’une scène (il y a même un spectacle au sein du film, tel une mise en abyme) sur laquelle se joue, au bout du compte, un spectacle moins spécifique qu’il n’en avait l’air, car traitant de la condition humaine dans sa globalité et sa permanence. Face à la conscience du vide qui entoure la vie (représenté ici tant par la mort qui règne que par l’immensité des tunnels qui enserrent le bunker), nous tous gesticulons et accumulons, créons et chantons, pour le repousser tant que nous sommes en capacité de le faire.

Le 72è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 20 au 28 septembre 2024.

THE END (Danemark-Allemagne-Irelande-Italie, 2024), un film de Joshua Oppenheimer, avec Tilda Swinton, Michael Shannon, George MacKay, Moses Ingram. Durée : 148 minutes. Sortie en France indéterminée.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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