L’AMOUR OUF : Lellouche nous l’a-t-il fait à l’envers ?

Portée par un cast irréprochable, la fresque sentimentale et violente signée Gilles Lellouche s’enlise progressivement, toujours plus empesée, toujours plus vulgaire, jusqu’à un ultime revirement : une pirouette audacieuse mais… intentionnelle ?

L’amour ouf est une histoire d’amour incandescente (c’est le film qui le dit, ça flambe un peu tout le temps), matinée d’humour néanmoins, mais aussi et surtout doublée d’un polar puisque la romance s’avère écornée par les mauvaises décisions et mauvaises rencontres des personnages, et toutes les violences qu’elles engendrent. La fresque de Gilles Lellouche ne manque pas d’allant : pas le temps de souffler ni de s’ennuyer, même si l’on ne se prive pas de tiquer face à quelques tics de mise en scène, des effets de caméra poussifs et autres visions surréalistes parasitaires (la tentation d’en faire plus devait être grande, on sent que Lellouche semble encore se contenir).

Reste que le seul aspect du film qui séduit sans réserve s’avère être sa distribution. C’est le cas grâce aux seconds rôles : pour nous contenter, il suffit d’un regard épris de tendresse d’Alain Chabat, d’une réplique prononcée la voix brisée par Elodie Bouchez, des (trop) rares moments avec Anthony Bajon ou simplement d’apercevoir au détour d’un plan Alane Delahaye (Quinquin !). Le quatuor au cœur est plus impressionnant encore, s’agissant du couple à l’âge adulte (François Civil et Adèle Exarchopoulos) ou de leurs interprètes « ados », Malik Frikah et Mallory Wanecque, découverte dans Les pires (et l’on ne doute pas que d’autres futur·e·s grand·e·s auront fait leurs premiers pas chez Lise Akoka et Romane Guéret).

L’amour dure trois ans, dit-on, mais L’amour ouf, lui, dure près de trois heures… alors l’histoire s’éploie, les années défilent, les péripéties s’égrènent – de moins en moins fines, de plus en plus vulgaires. A ce titre, Lellouche fait du Scorsese, épousant le point de vue de ses personnages, fascinés par l’argent et par la violence, quoi qu’ils en disent, mais sans les piéger et prendre un peu de distance.
Puis le film amorce son dernier virage. Le dernier acte pose d’abord problème en raison d’une manipulation narrative et torsion des sentiments des spectatrices et spectateurs : le flash forward qui avait ouvert le film est finalement pris à revers, changeant toutes les perspectives au nom de l’amour fou, ou plutôt « ouf » donc, son envers. Puis, possible nouveau coup de volant avec la dernière scène : une ultime référence – après avoir refait du Scorsese, du Noé, du P.T.A (décidément partout à Cannes 2024) –, voilà l’irruption d’une référence à Body Double (1984). Ces quelques plans donnent l’impression que Gilles Lellouche renverse tout, une fois encore. Façon Brian De Palma, l’hommage interroge : doit-on croire ce que l’on voit ? Il y aurait bien un indice quant à l’authenticité de ce retournement final au cours du dernier mouvement, quand la chimère s’immisce grâce à un numéro dansé complètement surréaliste, inspiré par l’intro de La La Land (Damien Chazelle, 2016). Seulement, une autre scène musicale factice existait déjà au début du film… Alors, que croire ? Gilles Lellouche a-t-il vraiment pensé et bordé tout cela ? Si l’allusion au film de De Palma n’est pas une vue de l’esprit, et l’on peut raisonnablement penser que Lellouche connaît Body Double, alors le dernier mouvement se chargerait d’une aura nouvelle et rendrait in extremis L’amour ouf (un peu) plus intéressant. Mais il s’agit donc de faire un « acte de foi » le concernant. Croire ou non en Gilles Lellouche, en voilà une aspiration inopinée, ce n’était pas au programme… Le genre de petit chamboulement que permet le festival de Cannes – c’est déjà ça.

L’AMOUR OUF (France, 2024), un film de Gilles Lellouche, avec François Civil, Adèle Exarchopoulos, Malik Frikah, Mallory Wanecque, Raphaël Quenard, Karim Leklou, Alain Chabat, Elodie Bouchez, Benoît Poelvoorde. Sortie en France le 16 octobre 2014.

Hendy Bicaise
Hendy Bicaise

Cogère Accreds.fr - écris pour Études, Trois Couleurs, Pop Corn magazine, Slate - supporte Sainté - idolâtre Shyamalan

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