PALME D’OR D’HONNEUR AU STUDIO GHIBLI : à manger et à manger

Une fois n’est pas coutume, le Festival de Cannes a choisi de décerner une Palme d’or d’honneur non pas à une artiste mais à un studio, « l’un des plus populaires de l’histoire du cinéma » dixit l’organisation. Un hommage généreux, gourmand, à l’image des quatre courts-métrages réalisés par Hayao Miyazaki jusqu’alors inédits hors du Japon et projetés en fin de programme : quatre merveilles pour le dessert, partageant tous curieusement une même obsession pour la fringale…

 

Thierry Frémaux l’a dit et répété pendant cette séance en hommage à Ghibli : le studio de films d’animation japonais fondé il y a bientôt quarante ans par Toshio Suzuki, Isao Takahata et Hayao Miyazaki, et a fortiori le Musée Ghibli qui en détenait jusqu’alors l’exclusivité, a fait un « cadeau » au festival cannois en le laissant projeter hors les murs et à l’autre bout du monde quatre de ses courts-métrages signés Hayao Miyazaki ; et par extension, forcément, Cannes fait un cadeau à son tour aux festivaliers présents ce jour-là en les leur dévoilant. Mais pas seulement.
Là aussi, Frémaux l’explicite, d’autres cadeaux étaient prévus lors de cette séance particulière, dénombrons-les : la présence du réalisateur du studio Gorô Miyazaki pour recevoir ladite Palme ; celle de son homologue espagnol Juan Antonio Bayona pour la lui remettre (et petit présent comique involontaire : la traduction désastreuse de Didier Allouch, toutefois sauvée par sa bonhomie et la bienveillance d’un public de bonne humeur, préférant en rire) ; un montage vidéo best-of de toutes les créations Ghibli de dix minutes concocté par le festival (conclu par un extrait du Garçon et le héron qui insiste sur la notion de passation, soit un cadeau en retour quelque peu empoisonné tant le caractère solennel du double discours peut être intimidant pour le fils et héritier Miyazaki présent sur scène, s’étant déjà ouvertement confié sur ce lourd fardeau) ; citons encore une vidéo de remerciements de Suzuki et Miyazaki (lui comique volontaire, pince-sans-rire et irrésistible) ; bien sûr, la projection des quatre courts-métrages réalisés par Miyazaki père ; et enfin, à la sortie du Théâtre Lumière, une distribution de cadeaux type « goodies » (un poster et un morceau de pellicule… décidément, une séance cannoise ne donnant pas l’impression d’être à Cannes).

Juste avant les quatre courts, la vidéo des cofondateurs du studio livre un petit indice pour la suite du programme. Le détail le plus surprenant, c’est indubitablement d’y voir Hayao Miyazaki imberbe, presque méconnaissable. Mais du côté de Toshio Suzuki, c’est son sweat-shirt qui interpelle : « Ribera Steak House ». Un indice donc quant à la thématique traversant les quatre films projetés dans la foulée :  l’appétit vorace commun à tous leurs personnages.
Si Mei et le chatonbus (2002), la petite suite de Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988), vaut surtout pour son bestiaire mécanique puisqu’on y découvre que les bus ne sont pas l’unique moyen de transport félin de l’univers totoresque, la déclinaison allant du train au paquebot de croisière, le court-métrage insiste aussi grandement sur la passion pour le caramel que se découvrent les chats-bus (du chatonbus ou de la grand-chatte-bus), la petite Mei leur ayant fait découvrir cette douceur.
Dans À la recherche d’une maison (2006) – que les passionnés de littérature jeunesse peuvent concevoir tel le pendant animé de l’adorable Pique-nique magique de François Aubin (2015), racontant une histoire similaire et dans un style graphique très proche (et assez différent des autres films de Miyazaki, d’ailleurs) – une fillette pique-nique ici dans une maison isolée, partageant les miettes de son repas avec des insectes et autres noiraudes, ravis mais insatiables. La grande particularité de ce court est d’y voir l’ensemble des paroles et onomatopées animées à l’écran en permanence et plus encore que ces sons et tous les autres sont uniquement produits par la voix humaine ; s’il fallait lui trouver un pendant du côté de la musique maintenant, ce serait donc Medúlla de Björk (2004).
Autre court projeté, Boro la petite chenille (2018) reconduit ce principe d’animé beatboxé, soit un grand écart entre une piste sonore parfaitement artisanale et une technicité résolument automatisée puisqu’il s’agit du premier film Ghibli entièrement créée en images de synthèse. Cette fois-ci, Miyazaki y raconte le périple original et drolatique d’une chenille, apparemment nommée Boro donc,  frustrée de ne pas pouvoir se régaler autant que ses petits camarades, cherchant le Saint-Graal de la graille.
Enfin, M. Pâton et la Princesse Œuf, réalisé en 2010, comme son titre l’indique, parle encore de nourriture : une sorcière mange goulûment des œufs et du pain, puis se lance à la poursuite de son pâton et d’une petite princesse qu’elle avait pris un œuf lorsque ceux-ci s’échappent. Petit conte farfelu animé avec une vivacité et une inventivité absolument prodigieuses, le film est un tour de force éblouissant et étourdissant.

Cela va sans dire, et Thierry Frémaux et Gorô Miyazaki n’en auront pas douté, au terme de la séance les festivalières et festivaliers sont rassasiées.