LE JEU DE LA REINE : l’ennemi de l’intérieur

Se concentrant sur les derniers mois de la relation entre le roi Henri VIII et sa sixième épouse Catherine Parr (la seule dont il ne se soit pas débarrassé), Le jeu de la reine étouffe quelque peu, comme beaucoup d’autres œuvres avant lui, sous les draperies et les fastes de la cour, les robes des femmes et les barbes des hommes. Mais il trouve un moyen d’en sortir par le haut, en s’affirmant face au mâle comme le fait son héroïne.

Cette affirmation passe un peu par les ambitions – explicitées d’entrée par le carton introductif – en négatif de Firebrand : ne pas filmer les passages a priori obligés du film historique de royauté en costumes que sont les guerres et autres cérémonies protocolaires ; au contraire, resserrer au maximum le cadre sur les visages des individus, faisant de fait disparaître tout ce qui sert d’apparat et de décorum. Elle passe également par le regard juste que le réalisateur Karim Aïnouz échafaude au fil des scènes sur l’organisation sociale de la cour, où hommes et femmes sont divisés de façon très nette en deux clans ennemis. Il n’y a pas de place pour des destins individuels échappant à ce conflit, ni pour des relations apaisées ou complices d’une quelconque manière entre personnes des deux genres. Le sexe est brutal, les amitiés sont vouées à être trahies, comme les confidences à être instrumentalisées.

Le sexe est brutal, les amitiés et confidences sont vouées à être trahies, les dysfonctionnements physiques prennent le dessus sur la volonté et les projets des individus

A cette lutte intestine au sein des couloirs du palais, Aïnouz en ajoute une autre, au sein des êtres eux-mêmes : ils et elles sont en lutte constante contre leur propre corps. Cette lutte-ci est vouée à l’échec, les dysfonctionnements ou délabrements physiques ayant toujours le dessus sur la volonté et les projets des individus. C’est le sang des règles et surtout de sa fausse couche pour la reine Catherine (Alicia Vikander), filmée crûment alors même qu’on l’entend supplier « reste à l’intérieur » – la promesse d’un héritier possiblement mâle à naître lui servait d’assurance-vie face aux coups de sang fatals de son époux. Pour celui-ci (incarné par (Jude Law, très bon en impotent immobile), c’est la jambe purulente qui pourrit au lieu de guérir, tout « lieutenant de Dieu » autoproclamé qu’il soit. À sa mort, l’image qu’Aïnouz nous fait garder de lui celle de son corps inerte et livide, en train d’être charcuté, semblable à une vanité. Dieu, le pouvoir masculin, et toutes les ambitions humaines, sont bien loin.

FIREBRAND (Royaume-Uni, 2023), un film de Karim Aïnouz, avec Alicia Vikander, Jude Law, Sam Riley, Eddie Marsan. Durée : 120 minutes. Sortie en France indéterminée.